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Anatomie d’une Panique Bancaire
 

 

 

 

 

Cet article, paru dans le numéro de septembre 1985 de la revue Free Market (soit au moment où Volcker était président de la Réserve fédérale des Etats-Unis) n'a rien perdu de son actualité avec la présidence de Bernanke.

 

C'était une scène familière à tout amateur de nostalgie : les gens faisant la queue la nuit durant en attendant l'ouverture des banques (celles d'Ohio d'abord, puis celles du Maryland), les assurances répétées sur un ton doctrinaire, mais malhonnêtes des banquiers que tout allait pour le mieux et que les gens pouvaient tranquillement rentrer chez eux, l'insistance bornée des déposants à vouloir récupérer leur argent, puis, enfin, la décision prise par le gouvernement de fermer ces banques au public alors qu'au même moment ces mêmes banques étaient autorisées à poursuivre leurs activités et à recouvrer les dettes de leurs emprunteurs.

 

En d'autres termes, au lieu de protéger la propriété privée et de garantir l'exécution des contrats volontaires, le gouvernement violait ainsi délibérément la propriété des déposants en leur interdisant de récupérer l'argent déposé par ces derniers dans les banques.

 

Tout ceci n'était, bien sûr, que la répétition des événements apparus au début des années 30, dernière période en date ayant connu des paniques bancaires en série. En apparence, c'était le fait que les banques en faillite étaient assurées par des compagnies d'assurance de dépôt privées ou relevant des Etats qui constituait le talon d'Achille du système puisque les banques qui avaient survécu sans dommage à cette tempête étaient assurées par le gouvernement fédéral (la FDIC pour les banques commerciales et la FSLIC pour les banques d'épargne et de prêt).

 

Mais pour quelle raison ? Quel est donc l'élixir magique dont disposait le gouvernement fédéral et dont les entreprises et les Etats étaient privées ? Les défenseurs des compagnies d'assurance privées notèrent que ces compagnies, sur le plan technique, étaient en meilleure santé financière que la FSLIC et la FDIC puisque leurs réserves par dollar assuré étaient plus importantes. Pourquoi donc les compagnies privées, si supérieures au gouvernement dans tout autre domaine, apparaissaient-elles si inefficaces dans ce secteur ? L'argent est-il donc unique au point de rendre nécessaire un contrôle fédéral ?

 

La réponse à cette énigme tient dans les déclarations angoissées des banques d'épargne et de prêt situées dans les Etats d'Ohio et du Maryland après qu'une première banque ait fait faillite pour avoir accordé une série de prêts dépourvus de toute garantie raisonnable. “Quel dommage, se lamentèrent-elles, que l'échec de cette banque mal gérée, doive entraîner dans sa perte toutes les banques saines !”

 

Mais en quel sens une banque peut-elle être dite “saine” si la moindre rumeur de mauvaise augure, la moindre défiance du public, est susceptible d'entraîner rapidement une banque à déclarer faillite ? Dans quelle autre industrie, la simple rumeur, le simple soupçon de doute sont-ils capables de signer la perte d'une entreprise puissante et apparemment saine ? Qu'est-ce qui rend donc le secteur bancaire si particulier pour que la confiance du public y joue un rôle si décisif et à ce point fondamental ?

 

La réponse tient à la nature de notre système bancaire, au fait qu'à la fois les banques commerciales et les banques d'épargne (les banques mutualistes et les banques d'épargne et de prêt) adoptent de manière systématique le système de réserves fractionnaires. En d'autres termes, le montant des liquidités dont disposent ces banques est bien inférieur au montant du total des dépôts de leurs clients. Pour les banques commerciales, les réserves fractionnaires atteignent environ 10 pourcent tandis que pour les banques d'épargne, ce pourcentage est bien inférieur.

 

Cela signifie donc que le déposant qui pense posséder 10000 dollars à la banque se trompe : en réalité, il ne dispose, proportionnellement, que de 1000 dollars environ. Et pourtant, le détenteur d'un compte courant et le détenteur d'un compte épargne pensent tous deux pouvoir récupérer leur argent à n'importe quel moment et sur simple demande. De toute évidence, un tel système, qui est assimilé à de la fraude lorsqu'il est utilisé dans d'autres secteurs d'activité, repose sur une relation de confiance tronquée : un tel système ne fonctionne qu'aussi longtemps que la plus grande part des déposants maintient sa confiance en la banque et ne cherche pas à récupérer son argent. La confiance est essentielle alors qu'elle repose pourtant sur une méprise. C'est la raison pour laquelle, sitôt que le public s'en aperçoit et qu'une panique bancaire se déclenche, celle-ci est irrésistible et ne peut être stoppée.

 

Nous comprenons maintenant pourquoi les entreprises privées tirent si mal leur épingle du jeu dans le secteur de l'assurance de dépôt. Les entreprises privées, en effet, ne fonctionnent qu'au sein d'un secteur d'activité légitime et utile, là où des besoins sont satisfaits. Il est impossible d' “assurer” une entreprise, et encore moins une industrie, qui est fondamentalement insolvable. Les banques aux réserves fractionnaires, parce qu'elles sont fondamentalement insolvables, ne peuvent être assurées.

 

Quelle est donc la potion magique du gouvernement fédéral ? Pourquoi tout le monde fait-il donc confiance à la FDIC et à la FSLIC alors même que leurs ratios de réserves sont plus bas que les compagnies privées, et alors même que seule une fraction du montant total des dépôts est assurée et qu'un tel ratio est donc tout aussi susceptible de déclencher une panique bancaire ? La réponse est en réalité très simple : c'est parce que tout le monde sait pertinemment que seul le gouvernement fédéral – à la différence des Etats et des entreprises privées – possède le droit exclusif d'émettre de la monnaie. Chacun sait qu'en cas de panique bancaire, le Département du Trésor des Etats-Unis transmettra à la Réserve fédérale l'ordre d'émettre suffisamment de monnaie pour rembourser tout déposant qui le souhaite. La Réserve fédérale possède le pouvoir illimité d'imprimer des billets de banque et c'est ce pouvoir illimité de créer de l'inflation qui sous-tend le système actuel de réserves fractionnaires.

 

Oui, la FDIC et la FSLIC “marchent” mais c'est uniquement parce que le pouvoir de monopole illimité d'émettre de la monnaie “marche” lorsqu'il s'agit de rembourser n'importe quelle entreprise ou n'importe quel particulier, quel que soit le montant. Car ce sont précisément les paniques bancaires, si dures fussent-elles, qui, avant 1933, permettaient de maintenir le système bancaire sous contrôle et d'empêcher toute inflation substantielle.

 

Mais désormais les paniques bancaires, du moins pour l'immense majorité des banques dont les dépôts sont assurés par la Réserve fédérale – n'existent plus et le prix monstrueux que nous avons payé et que nous continuerons de payer pour cette protection des banques n'est autre qu'une inflation chronique et sans limites.

 

Mettre un terme à l'inflation nécessite non seulement l'abolition de la Réserve fédérale mais également l'abolition de la FDIC et de la FSLIC. Sur le long terme, les banques seraient ainsi traitées comme toute entreprise appartenant à un secteur industriel donné. En bref, si elles se trouvent dans l'incapacité de satisfaire leurs obligations contractuelles, elles seront dans l'obligation d'arrêter leurs activités et d'être soumises à une liquidation judiciaire. Il serait intéressant de voir combien de banques pourraient ainsi parvenir à survivre si on leur retirait les nombreuses béquilles du gouvernement.

 

Murray N. Rothbard

 

Murray N. Rothbard (1926–1995) est l’auteur de  Man, Economy, and State, Conceived in Liberty, What Has Government Done to Our Money, For a New Liberty, The Case Against the Fed, et bien d’autres livres et articles.

 

 

 

 

 

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