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On se réfugie dans ce qu'on ignore. On s'y cache de ce qu'on sait. L'inconnu est l'espoir de l'espoir
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A nouveau les alarmes retentissent
Publié le 13 avril 2012
1023 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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Nous y sommes ! L’Espagne se prépare à son tour à tomber dans le trou, mais tout va être fait pour ne pas le reconnaître. « Nous jugeons les craintes qui s’expriment aujourd’hui sur la santé économique de l’Espagne excessives », vient de commenter Valérie Pécresse, ministre française du budget. Ou bien, comme vient de le déclarer un porte-parole du ministère des finances allemand, « les marchés ne reconnaissent pas l’effort de l’Espagne »… Quelle clairvoyance ! Quelle sincérité !

 

Une alarme sans équivoque vient de retentir : les spreads espagnols et italiens à dix ans sont de retour sur le dangereux territoire des valeur supérieures à 4 %, tandis que le taux des Bunds (la valeur refuge des obligations allemandes) est tombé à 1,649 %. Le taux des obligations espagnoles de même maturité a dépassé à nouveau 6 %. Il se confirme que les injections financières de la BCE ont cessé de produire leur effet calmant sur le marché obligataire, conduisant les analystes à s’interroger sur la réactivation par la banque centrale de ses achats sur le marché secondaire. L’argument selon lequel l’Espagne aurait déjà accompli la moitié de son programme annuel de refinancement de sa dette sur le marché dissimule mal que les circonstances qui l’ont autorisé sont en train de s’évanouir.

 

Dans l’urgence, le premier ministre Mariano Rajoy dépose aujourd’hui une offrande de dix milliards d’euros de coupes budgétaires devant la statue du Commandeur, sous les applaudissements de circonstance des autorités de Bruxelles. Il tente vainement de rassurer des marchés dont l’inquiétude monte, sacrifiant dans les budgets régionaux autant de crédits destinés à la santé et à l’éducation.

 

La présidente de la région de Madrid, Esperanza Aguirre, l’appuie de son mieux en proposant que les régions restituent au gouvernement central la gestion de leurs budgets dans ces mêmes domaines, avec deux intentions : convaincre les marchés que ces réductions seront effectives et dédouaner les présidents de région de la responsabilité de ces coupes très impopulaires (car on ne perd jamais le nord, en politique).

 

Les finances des 17 régions espagnoles sont sorties totalement déséquilibrées de l’éclatement de la bulle immobilière espagnole, ne pouvant plus compter sur les rentrées fiscales procurées par les ventes en chute libre de maisons et d’appartements pour équilibrer leurs budgets. Elles dépendent financièrement de l’aide du gouvernement, qui veut en profiter. Mais leur autonomie est une conquête symbolique forte du retour de la démocratie en 1978, inscrite dans la constitution. Revenir sur cet acquis est un expédient de nature explosive qui illustre à la fois le caractère désespérée de la situation et celui revanchard d’une droite espagnole qui revient toujours chasser sur les terres de ses vieux démons.

 

Comme un malheur ne vient jamais seul, Miguel Fernández Ordóñez, le gouverneur de la banque centrale espagnole, vient de prononcer une de ses phrases alambiquées qu’affectionnent les banquiers centraux : « Il n’est pas probable que nous voyons sous peu une forte reprise de l’économie espagnole ». Justifiant sa crainte que les banques soient donc en conséquence dans l’obligation de renforcer encore plus que prévu leurs fonds propres. Fier de la « véritable reconversion industrielle du système bancaire » (sa concentration dans l’urgence afin de tenter d’éviter les faillites en cascade), il évite encore de reconnaître qu’il ne va plus être longtemps possible de s’en tenir au chiffre de 176 milliards d’actifs douteux à déprécier – qui date de juin 2011 – et que le plan gouvernemental de 50 milliards d’euros de renforcement des fonds propres, que les banques peinent déjà à réaliser, est totalement sous-évalué.

 

Afin de poursuivre dans le déni coutumier, il est question de ne pas faire bénéficier l’Espagne d’un plan de sauvetage en bonne et due forme et de donner à l’aide financière qui lui est indispensable l’apparence d’une aide au renforcement des fonds propres de son secteur bancaire sinistré. Ce qui n’ira pas sans quelques contorsions politiques, si le projet se concrétise, car cela s’inscrira difficilement dans le schéma de crise de la dette publique qui est vendu pour justifier la réduction prioritaire des déficits.

 

Benoît Cœuré, membre du directoire de la BCE, vient à ce propos d’apporter un intéressant éclairage, à lire comme d’habitude entre les lignes. Constatant que la situation sur les marché financiers demeurait fragile, il a expliqué que « La BCE a apporté des réponses aux symptômes immédiats, mais la politique monétaire ne peut pas traiter les causes profondes ». Pour en tirer comme conclusion : « il appartient à l’ensemble des acteurs d’agir de façon responsable et de prendre les mesures qui s’imposent ». De quels acteurs parle-t-il, pour faire appel à leur responsabilité ? Plus seulement des États, comme il était de tradition sous Jean-Claude Trichet, mais également des banques ! Ce qui ne cadre pas bien non plus avec la ligne officielle…

 

À ce propos, la course à la vente d’actifs et à la levée de capitaux sous toutes les formes envisageables se poursuit, profitant de la détente du marché obligataire suscitée par les injections monétaires de la BCE. Les banques tentent de convertir par tous les moyens disponibles et d’ici la date fatidique de fin juin prochain – pour satisfaire aux exigences de l’Autorité des banques européennes (EBA) – leurs dettes en fonds éligibles au noyau dur de leurs fonds propres, dont la définition finale reste en suspens. L’enjeu s’est donc déplacé sur ce terrain présenté comme « très technique », où les angles peuvent être arrondis et des accommodements trouvés, pour des raisons très politiques.

 

Il n’en est pas de même sur le marché de la dette publique. Deux émissions italiennes à court terme de 11 milliards d’euros au total viennent de le mettre en évidence. Le taux à trois ans a aujourd’hui bondi de 0,492 % à la mi-mars dernier à 1,249 % et à un an de 1,405 % à 2,48 %. L’Italie en effet adopté comme tactique de sonder le marché en n’empruntant par prudence qu’à court terme, ce qui la rend extrêmement vulnérable à la hausse des taux pour la suite de ses opérations. Celle-ci est revenue, le plus mauvais signal qui pouvait être donné.

 

 

Billet rédigé par François Leclerc

 

 

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Paul Jorion

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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