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Nous
y sommes ! L’Espagne se prépare à son tour à
tomber dans le trou, mais tout va être fait pour ne pas le
reconnaître. « Nous jugeons les craintes qui s’expriment
aujourd’hui sur la santé économique de l’Espagne
excessives », vient de commenter Valérie Pécresse,
ministre française du budget. Ou bien, comme vient de le
déclarer un porte-parole du ministère des finances allemand,
« les marchés ne reconnaissent pas l’effort de
l’Espagne »… Quelle clairvoyance ! Quelle
sincérité !
Une
alarme sans équivoque vient de retentir : les spreads
espagnols et italiens à dix ans sont de retour sur le dangereux
territoire des valeur supérieures à 4
%, tandis que le taux des Bunds (la valeur refuge des obligations allemandes)
est tombé à 1,649 %. Le taux des obligations espagnoles de
même maturité a dépassé à nouveau 6 %. Il
se confirme que les injections financières de la BCE ont cessé
de produire leur effet calmant sur le marché obligataire, conduisant
les analystes à s’interroger sur la réactivation par la
banque centrale de ses achats sur le marché secondaire.
L’argument selon lequel l’Espagne aurait déjà
accompli la moitié de son programme annuel de refinancement de sa
dette sur le marché dissimule mal que les circonstances qui
l’ont autorisé sont en train de s’évanouir.
Dans
l’urgence, le premier ministre Mariano Rajoy
dépose aujourd’hui une offrande de dix milliards d’euros
de coupes budgétaires devant la statue du Commandeur, sous les
applaudissements de circonstance des autorités de Bruxelles. Il tente
vainement de rassurer des marchés dont
l’inquiétude monte, sacrifiant dans les budgets régionaux
autant de crédits destinés à la santé et à
l’éducation.
La
présidente de la région de Madrid, Esperanza Aguirre, l’appuie de son mieux en proposant que les régions
restituent au gouvernement central la gestion de leurs budgets dans ces
mêmes domaines, avec deux intentions : convaincre les marchés
que ces réductions seront effectives et dédouaner les
présidents de région de la responsabilité de ces coupes
très impopulaires (car on ne perd jamais le nord, en politique).
Les
finances des 17 régions espagnoles sont sorties totalement
déséquilibrées de l’éclatement de la bulle
immobilière espagnole, ne pouvant plus compter sur les rentrées
fiscales procurées par les ventes en chute libre de maisons et
d’appartements pour équilibrer leurs budgets. Elles
dépendent financièrement de l’aide du gouvernement, qui
veut en profiter. Mais leur autonomie est une conquête symbolique forte
du retour de la démocratie en 1978, inscrite dans la constitution.
Revenir sur cet acquis est un expédient de nature explosive qui
illustre à la fois le caractère désespérée
de la situation et celui revanchard d’une droite espagnole qui revient
toujours chasser sur les terres de ses vieux démons.
Comme
un malheur ne vient jamais seul, Miguel Fernández Ordóñez,
le gouverneur de la banque centrale espagnole, vient de prononcer une de ses
phrases alambiquées qu’affectionnent les banquiers centraux :
« Il n’est pas probable que nous voyons sous peu une forte reprise
de l’économie espagnole ». Justifiant sa crainte que les
banques soient donc en conséquence dans l’obligation de
renforcer encore plus que prévu leurs fonds propres. Fier de la
« véritable reconversion industrielle du système bancaire
» (sa concentration dans l’urgence afin de tenter
d’éviter les faillites en cascade), il évite encore de
reconnaître qu’il ne va plus être longtemps possible de
s’en tenir au chiffre de 176 milliards d’actifs douteux à
déprécier – qui date de juin 2011 – et que le plan
gouvernemental de 50 milliards d’euros de renforcement des fonds
propres, que les banques peinent déjà à réaliser,
est totalement sous-évalué.
Afin
de poursuivre dans le déni coutumier, il est question de ne pas faire
bénéficier l’Espagne d’un plan de sauvetage
en bonne et due forme et de donner à l’aide financière
qui lui est indispensable l’apparence d’une aide au renforcement
des fonds propres de son secteur bancaire sinistré. Ce qui n’ira
pas sans quelques contorsions politiques, si le projet se concrétise,
car cela s’inscrira difficilement dans le schéma de crise de la
dette publique qui est vendu pour justifier la réduction prioritaire
des déficits.
Benoît
Cœuré, membre du directoire de la BCE,
vient à ce propos d’apporter un intéressant
éclairage, à lire comme d’habitude entre les lignes.
Constatant que la situation sur les marché financiers demeurait
fragile, il a expliqué que « La BCE a apporté des
réponses aux symptômes immédiats, mais la politique
monétaire ne peut pas traiter les causes profondes ». Pour en
tirer comme conclusion : « il appartient à l’ensemble des
acteurs d’agir de façon responsable et de prendre les mesures
qui s’imposent ». De quels acteurs parle-t-il, pour faire appel
à leur responsabilité ? Plus seulement des États, comme
il était de tradition sous Jean-Claude Trichet, mais également
des banques ! Ce qui ne cadre pas bien non plus avec la ligne
officielle…
À
ce propos, la course à la vente d’actifs et à la
levée de capitaux sous toutes les formes envisageables se poursuit,
profitant de la détente du marché obligataire suscitée
par les injections monétaires de la BCE. Les banques tentent de
convertir par tous les moyens disponibles et d’ici la date fatidique de
fin juin prochain – pour satisfaire aux exigences de
l’Autorité des banques européennes (EBA) – leurs
dettes en fonds éligibles au noyau dur de leurs fonds propres, dont la
définition finale reste en suspens. L’enjeu s’est donc
déplacé sur ce terrain présenté comme «
très technique », où les angles peuvent être
arrondis et des accommodements trouvés, pour des raisons très
politiques.
Il
n’en est pas de même sur le marché de la dette publique.
Deux émissions italiennes à court terme de 11 milliards
d’euros au total viennent de le mettre en évidence. Le taux
à trois ans a aujourd’hui bondi de 0,492 % à la mi-mars dernier à 1,249 % et à un an de 1,405 %
à 2,48 %. L’Italie en effet adopté comme tactique de
sonder le marché en n’empruntant par prudence qu’à
court terme, ce qui la rend extrêmement vulnérable à la
hausse des taux pour la suite de ses opérations. Celle-ci est revenue,
le plus mauvais signal qui pouvait être donné.
Billet rédigé par
François Leclerc
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