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Attention à la théorie

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Thorsten Polleit
Extrait des Archives : publié le 26 mars 2015
1620 mots - Temps de lecture : 4 - 6 minutes
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Rubrique : Université de l'or

 

 

 

 

I.

L’idée que quelque chose puisse très bien fonctionner en théorie et beaucoup moins bien dans la pratique est assez répandue. [1] Elle a généralement pour objectif de déprécier l’importance de la théorie, et suggère qu’elle serait trop éloignée de la question pratique pour résoudre un problème.

Le philosophe prussien Emmanuel Kant, dans son essai de 1793 intitulé « Sur le jugement populaire : ce qui est vrai en théorie peut ne pas l’être dans la pratique », répond à cette critique. A dire vrai, il a répondu au travers de cet essai à la critique présentée contre sa Théorie pratique par le philosophe Christian Garve (1742–1798).

Kant a souligné que la théorie apporte « des principes d’une nature générale », ou des règles générales. En revanche, une théorie n’explique pas à l’Homme comment les appliquer. Selon Kant, l’acte de jugement est nécessaire pour ce faire :

Le concept de compréhension, qui contient la règle générale, doit être accompagné d’un acte de jugement par lequel l’individu distingue des situations pour lesquelles une règle est applicable d’une situation où elle ne l’est pas. [2]

Le philosophe prussien demandait le respect du rôle joué par la théorie pour l’action humaine :

Personne ne peut prétendre en savoir beaucoup sur un certain sujet tout en ne respectant pas la théorie, sans exposer le fait qu’il n’est qu’un ignorant dans son propre domaine. [3]

Dans son travail méthodologique, Ludwig von Mises (1881–1973) a souligné l’importance de la théorie pour l’action humaine à son niveau le plus fondamental, et noté que la théorie et l’action humaine sont en fait indissociables. Il écrit ceci :

L'action est précédée par la pensée. La pensée revient à la délibération quant à une action future et à la réflexion suite à une action passée. La pensée et l’action sont liées. Chaque action est basée sur une idée définie de relations de causalité. Celui qui réfléchit à une causalité pense à un théorème. L’action sans la pensée, la pratique sans la théorie, sont inimaginables. Le raisonnement peut être erroné et la théorie incorrecte, mais la pensée et la théorie ne sont pas déliées de l’action. D’autre part, penser revient à réfléchir à une action potentielle. Même celui qui ne pense qu’à la théorie assume que cette théorie est correcte, et que l’action qui y est liée résulterait sur l’effet attendu. Que cette action soit réalisable ou non n’a aucune importance.

Avec une théorie inséparable de l’action humaine, la question à se poser est la suivante : quelle théorie est juste ? Pour des raisons évidentes, un homme d’action est intéressé aux théories correctes : « Peu importe sous quel angle nous l’observons, il est impossible qu’une théorie erronée serve un Homme, une classe ou l’humanité toute entière plus que ne le pourrait une théorie juste ». [4]

II.

Dans l’économie actuelle, la valeur de vérité d’une théorie est mise à l’épreuve avec des « si ». Par exemple, les économistes tentent de déterminer si une hausse de la masse monétaire mène à une hausse des prix, si elle en est la cause – ou si c’est le contraire qui est vrai.

Une telle procédure est typique de la falsification empirique positiviste – une méthodologie économique qui doit non seulement être rejetée comme confusion intellectuelle, [5] mais critiquée comme étant prône aux abus démagogiques.

Si quelqu’un pensait que rien ne puisse être certain sans avoir d’abord subi une phase de tests (ce qui est une contradiction en soi, mais je ne m’y attarderai pas ici), alors il devrait passer par une phase de tests pour le prouver.

Une fois qu’une théorie semble suffisamment correcte – comme celle qui veut qu’une hausse de la masse monétaire apporte la prospérité, ou que les dépenses déficitaires du gouvernement génèrent de nouveaux emplois – les gens se réjouissent de la voir entrer en pratique.

De plus, sous le régime de falsification empirique positiviste, il y a même des raisons économiques qui justifient l’établissement de théories pour leur seule efficacité politique – même si elles sont erronées : ceux qui apportent une légitimité scientifique crédible aux actions du gouvernement peuvent généralement s’attendre à être récompensés.

Pour vous en donner une illustration métaphorique, pour rendre le vol socialement acceptable, le voleur doit se résigner à partager une partie de son butin avec ceux qui l’aident à rendre son crime acceptable du point de vue de ses victimes.

Pour ce qui est des théories économiques bien intentionnées, voyez les exemples suivants :

·        L’Etat est indispensable à la paix et la prospérité ; sans lui, le chaos social, l’agression et la misère seraient partout. [6]

·        La production monétaire doit être monopolisée par l’Etat, et il n’y a aucun autre moyen d’obtenir une monnaie fiable.

·        Les monnaies fiduciaires valent mieux que l’or et l’argent, puisque seules les monnaies fiduciaires autorisent une hausse adéquate de la masse monétaire – qui à son tour est nécessaire à la production et à l’emploi.

·        Le capitalisme exploite la classe ouvrière et génère une pauvreté de grande échelle, engendre guerres et impérialisme ; le socialisme maintient la paix et améliore le niveau de vie de tous.

·        La démocratie est une forme d'organisation politique qui respecte les libertés individuelles et les droits de propriété, ce qui est nécessaire pour la coopération pacifique et la prospérité.

Ces exemples devraient suffire à vous faire comprendre l’idée générale. Une fois que des théories sont considérées comme bien intentionnées, elles peuvent être mises en place. Plus une théorie est bien intentionnée, plus il y a d'expériences sociales qui sont établies.

En revanche, s’engager dans des expériences sociales afin de rechercher la vérité n’est pas sans conséquences – conséquences qui sont parfois très graves, comme nous avons pu le voir suite à l’expérience du socialisme dans de nombreux pays.

 

III.

En revanche, pour ce qui est de l’économie, il est parfois possible de décider si une théorie est correcte sans passer par la phase expérimentale.

Mises a reconstruit la science économique en tant que logique de l’action humaine, qu’il a surnommée praxéologie. Etant une théorie aprioriste, la praxéologie permet de déduire des vérités irréfutables de l’axiome véritable de l’action humaine.

Pour reprendre les mots de Mises,

La praxéologie est une science théorique et systématique. Elle n’est pas une science historique. Elle s’intéresse à l’action humaine en tant que tel, et non aux circonstances environnementales, accidentelles et individuelles d’actes concrets. Sa cognition est purement formelle et générale sans référence au contenu matériel et aux caractéristiques particulières d’un fait. Elle vise à déterminer un savoir valide quelles que soient les instances dans lesquelles des conditions correspondent exactement à celles sous-entendues par ses suppositions et inférences. Ses déclarations et propositions ne sont pas dérivées de l’expérience. Elles sont, comme celles de la logique et des mathématiques, aprioristes. Elles ne sont pas sujettes à des vérifications ou des falsifications par des expériences ou faits.

La praxéologie nous apporte une méthodologie qui permet une séparation des théories économiques véritables et des autres sur le plan aprioriste – sans passer par une expérience sociale.

Au vu des illustrations ci-dessus (sans développer l’argument trop longtemps), nous savons que l’Etat n’est pas la solution mais la cause des conflits sociaux les plus sévères.

La praxéologie nous enseigne également avec certitude que la monnaie est un phénomène de marché libre ; et que l’or et l’argent, qui sont les choix évidents de l’action de marché libre, sont des monnaies saines. La monopolisation de la production monétaire par l’Etat apporte une monnaie qui ne peut être qualifiée de saine.

Nous savons également qu’une hausse de la masse monétaire n’enrichit pas une économie, et ne bénéficie qu’à ceux qui la reçoivent les premiers (ceux qui l’émettent), et non à ceux qui la reçoivent plus tard, ou ne la reçoivent jamais.

La praxéologie nous apprend également que le socialisme apporte la misère, puisqu’il est une forme d’organisation sociale qui ne peut fonctionner. Le socialisme est condamné à échouer, et le capitalisme est la seule forme viable d’organisation sociale.

La praxéologie nous prouve également que la démocratie est – ce qui pourrait en surprendre plus d’un – incompatible avec la préservation des libertés individuelles et les droits de propriété, et donc la coopération pacifique et la prospérité.

La capacité de démasquer et de démystifier des théories économiques erronées sur la base de l’apriori, c’est-à-dire sans s’engager dans une expérience sociale, est l’un des aspects les plus fascinants de l’école autrichienne d’économie de Mises.

 

Notes

[1] « Le terme théorie est généralement comprix comme signifiant que l’explication suggérée a été vérifiée, et n’est plus ouverte à  une remise en question », Joyce, G. H. (1908), Principles of Logic, Longmans, Green & Co, London et al., p. 362.

[2] Kant, I. (1992 ), Über den Gemeinspruch: Das mag in der Theorie richtig sein, taugt aber nicht für die Praxis, Zum ewigen Frieden, H. F. Klemme, ed., Felix Meiner Verlag Hamburg, p. 3 [A 202].

[3] Ibid, p. 4 [276].

[4] Mises, L. v. (1957), Theory & History, p. 124.

[5] Dans ce contexte, voir Hoppe, H. H. (2006), Austrian Rationalism in the Age of the Decline of Positivism, dans: The Economics and Ethics of Private Property, Studies in Political Economy and Philosophy, 2nd ed., Ludwig von Mises Institute, Auburn, US Alabama, pp. 347–379.

[6] Murray Rothbard définit l’Etat comme suit :

Cette institution qui possède une ou deux (bien souvent deux) des propriétés suivantes : a) il tire ses revenus d’une contrainte physique connue sous le nom d’impôt et, b) il obtient un monopole forcé de l’apport du service de défense (police et justice) sur un territoire donné.

Rothbard apporte une définition positive de l’Etat : il nous dit ce qu’il est vraiment, et pas ce qu’il devrait être (définition normative).

 

 

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On aura beau dire, on aura beau faire « Dès que nous disons le mot « démocratie » pour nommer notre mode de gouvernement qu’il soit américain, allemand ou français, nous mentons. La démocratie ne peut jamais être qu’une idée régulatrice, une belle idée dont nous baptisons promptement des pratiques très diverses. Nous en sommes loin, mais encore faut-il le savoir et le dire »(A.E)  

« Nous sommes victimes d'un abus de mots. Notre système (les « démocraties » occidentales) ne peut s'appeler « démocratique » et le qualifier ainsi est grave, car ceci empêche la réalisation de la vraie démocratie tout en lui volant son nom. »  (S-C.K)

« La démocratie, c'est le nom volé d'une idée violée » (J-P.M).

"L'erreur ne devient pas  vérité parce qu'elle est approuvée par beaucoup" (M.G)

« Ce n'est pas parce qu'ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont forcément raison » (M.C)

«  Ceux qui regardent le vote universel comme une garantie de la bonté des choix se font une illusion complète. » (A.T)

« Qui trouve globalement rationnelles et louables nos organisations et pratiques sociétales, en particulier sur le plan politique et économique et a fortiori environnemental, ne l'est guère » (I.I)  
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