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Bénis soient les plus jeunes, car ils hériteront du déficit budgétaire de l’État
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Changer les faits ou changer la théorie ?
Publié le 02 mai 2012
1109 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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Une fois encore, un de ces bras de fer entre dirigeants européens se terminant par un compromis boiteux se profile. A propos de l’Espagne, bien entendu. Depuis plusieurs semaines couvait lentement à Bruxelles un plan de soutien à ses banques, avec pour objectif de ne pas engager la procédure lourde et politiquement difficile à assumer d’un nouveau plan de sauvetage. Car ce qui fait tache en Espagne, c’est que les faits ne sont pas conformes à une théorie qu’il n’est pas question de changer : la dette qui menace n’y est pas publique mais privée.

 

Un écueil identifié était sur ce chemin : les prérogatives du fonds de stabilité économique (le FESF) ne lui permettent d’intervenir que via les États, en assortissant ses prêts de strictes conditionnalités. Or, le récif est droit devant. Devant l’imminence du problème, le gouvernement allemand a fait savoir qu’il est hors de question de dévier de la route et de soulager l’État espagnol de ce nouveau fardeau allant alourdir sa dette publique, alors qu’il est déjà incapable de réduire son déficit budgétaire.

 

Impensable de remettre en cause par un biais ou par un autre une discipline budgétaire conçue comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique ! Il y a encore peu, il était même question d’en faire graver les principes dans la Constitution des États de l’Union européenne. En conséquence, on enregistre un durcissement alors qu’une solution en souplesse était largement esquissée, dont l’adoption était réclamée par le FMI et la BCE… Cette dernière n’a en effet pas l’intention d’engager un troisième round en injectant des liquidités dans le système bancaire à nouveau massivement. Mais comment l’éviter, si les États n’interviennent pas ?

 

Comment expliquer une telle intransigeance allemande ? A Berlin, la crainte est grande de voir remise en question par un biais ou par un autre une stratégie difficilement imposée. Aucune incitation à relâcher l’effort budgétaire, aucune incitation au « laxisme » pour lâcher le mot, ne doit être acceptée, quitte à assigner aux gouvernements des missions impossibles et à créer des situations sociales intenables.

 

D’autant qu’une offensive en ce sens est en cours, masquée par la discussion sur la croissance qui vient de démarrer, celle-ci promise à faire l’objet d’un raccommodage de façade ; Angela Merkel vient d’en accepter le principe, reste à en trouver les modalités. A toutes fins utiles, dans le cadre de la préparation de la réunion des 28 et 29 juin prochains des chefs d’État et de gouvernement, la commission a laissé fuiter un projet de plan au financement mixte privé-public et mobilisant 200 milliards d’euros. Toujours la même manie de mettre en avant des chiffres ronflants qui la plupart du temps se dégonflent ensuite ! Quand on en arrive au montage financier, les choses sont assez floues : il serait question d’utiliser 12 milliards d’euros de fonds du Fonds de stabilité européen (FESF) et de s’appuyer sur la Banque européenne d’investissement (BEI) pour aller emprunter sur le marché. Quel serait l’usage des fonds ? Comme d’habitude : infrastructures, secteur des énergies renouvelables et des technologies de pointe…

 

On va racler les fonds de tiroir pour financer des projets d’investissements qui seront ensuite sélectionnés pour les besoins de la cause, tout en esquivant l’émission par trop symbolique de « project bonds ». Car ce ne sont rien d’autre que des euro-obligations, même si elles sont bridées et destinées au seul financement de programmes d’investissement stratégiques et non de la dette souveraine. En tout état de cause, combien d’épisodes à rebondissements vont-ils être nécessaires pour arriver à un accord européen sur un quelconque plan, avec quels résultats et pour quand ?

 

Dans les coulisses, Mario Monti est à la manœuvre avec son vieux projet consistant à soustraire du calcul des déficits publics le montant des investissements de l’État, afin de le distinguer du financement de son fonctionnement. Avec comme effet de soulager la peine des États et de leur permettre de s’engager dans une stratégie de croissance. Tout en maintenant dans son esprit l’application d’un programme de réformes structurelles d’inspiration libérale très prononcée. Somme toute, selon Mario Monti, il y aurait de bonnes et de mauvaises dépenses budgétaires ; pas question d’échapper à la discipline budgétaire mais seulement de rendre la dette soutenable… Mais comment parvenir à réunir un consensus sur une telle remise en cause de l’orthodoxie budgétaire vue de Berlin ?

 

Une troisième brèche est en train de s’ouvrir. On réclame des comptes afin de comprendre où sont passés les 1.000 milliards d’euros prêtés par la BCE aux banques, puisqu’ils n’ont pas atterri comme annoncé dans l’économie. On relève qu’aucun engagement ne leur a été demandé, soulignant le contraste avec les conditions que les États doivent accepter.

 

Les députés européens s’interrogent donc et l’Autorité des banques européennes (EBA) a lancé pour enquêter ses meilleurs limiers sur une question, subsidiaire mais tournée vers l’avenir : comment les banques vont-elles désormais se refinancer, si la BCE ne remet pas le couvert ?

 

L’EBA est manifestement inquiète. Non pas tant en raison des restrictions du crédit aux entreprises, justifié par les banques par la faiblesse de la demande, mais de peur qu’elles soient incapables de renforcer leurs fonds propres comme assigné. Sous-entendu, afin de rétablir un semblant de solvabilité et de permettre ainsi le redémarrage du marché interbancaire, dont beaucoup d’entre elles continuent d’être coupées.

 

Mettant en évidence le poids de la dette bancaire, le recentrage qui est en train de s’opérer n’est pas de nature à conforter une stratégie orientée toute entière vers la résorption de la dette publique. La publication des résultats trimestriels des banques va rendre public qu’ils s’effritent encore. En Bourse, les cours des valeurs financières ont recommencé à s’effondrer (environ 20% ces dernières semaines), et le coût des Credit-Default Swaps (CDS) des banques est fortement à la hausse.

 

On est toujours dans l’attente d’une nouvelle dégradation de la note des grandes banques par Moody’s. Les programmes de cession d’actif destinés à réduire les bilans et améliorer le ratio d’engagement – substitut au renforcement des fonds propres – traînent en longueur quand ils ne marquent pas le pas. Enfin, fin juin s’approche et le respect du ratio de fonds propres durs fixé par l’EBA apparaît pour beaucoup de banques comme un objectif bien lointain. Autant de signaux qui s’accumulent.

 

Tenant jeudi prochain sa réunion à Barcelone sous haute protection policière, le conseil des gouverneurs de la BCE est pris en tenailles, voué dans l’immédiat à cultiver l’immobilisme et à renvoyer la balle aux États. Or ceux-ci ont déjà fort à faire et leurs représentants cherchent à soulager la pression qu’ils subissent.

 

Quelqu’un pourrait-il indiquer la porte de sortie ?

 

 

 

Billet rédigé par François Leclerc

 

 

 

 

 

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Paul Jorion

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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