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Des peurs très rationnelles
Publié le 31 août 2012
1063 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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Mario Draghi vient de préparer le terrain dans Die Zeit en affirmant que « l’accomplissement de notre mandat réclame parfois de dépasser l’usage des outils standards de politique monétaire », en raison des « peurs irrationnelles » alimentant les marchés. Suit une phrase clé mais dérangeante de son texte : « La BCE n’est pas une institution politique, mais sa responsabilité est engagée en tant qu’institution de l’Union européenne », justifiant donc son intervention très décriée par avance. On avait entre-temps appris que le président de la BCE ne se rendrait pas à la réunion mondiale des banques centrales de Jackson Hole, comme d’ailleurs les six autres membres du conseil exécutif. En cause, une préparation du conseil des gouverneurs du 6 septembre prochain qui s’avère très ardue.

 

À la fois présentée comme la clé de la situation et la source de grands dangers, selon les cas, le projet d’intervention de la BCE continue de faire question. Les gouverneurs ne parviennent pas à peaufiner leur dispositif, une fois entériné le principe d’achats de titres souverains à court terme pour les pays qui demanderaient au FESF/MES à être financièrement aidés et s’engageraient à respecter des contreparties budgétaires. Voilà en tout cas ce que le Financial Times croit pouvoir avancer.

 

Que se passerait-il si un pays bénéficiant de ces achats venait à sortir des clous se demandent certains, sans doute inspirés par la Grèce ? La BCE pourrait-elle arrêter ses achats au risque de déclencher on ne sait quoi ? Le malheur est qu’aucun mécanisme n’est en mesure de proscrire un tel dérapage et que la BCE est condamnée à jouer son rôle de sauveur en dernier ressort… Au contraire, il est pressenti non sans juste raison qu’une telle situation, déjà intervenue, pourrait à nouveau survenir.

 

Les banques centrales ne sont pas en mesure de faire marche arrière une fois engagées, ne pouvant que suspendre provisoirement, pour y revenir à l’occasion, leurs programmes de mesures exceptionnelles, comme c’est le cas aussi bien pour la Fed que pour la Banque d’Angleterre ou du Japon. La mission principale des banques centrales n’est plus de lutter contre l’inflation mais de maintenir le système financier à flot par des mesures d’assistance de longue durée destinées aux établissements financiers ainsi qu’aux États. Les limites de ces mesures étant qu’elles ne peuvent pas résoudre l’insolvabilité des uns et des autres et seulement leur procurer des liquidités évitant leur l’effondrement.

 

Les gouverneurs se penchent aussi sur les effets pervers du mécanisme qui déclencherait automatiquement les achats des obligations d’un pays, une fois celui-ci ayant souscrit aux obligations de rigueur préalables. Faut-il rendre public ou au contraire dissimuler leur mécanisme déclencheur, par exemple le seuil du spread si celui-ci était retenu ? Il faut en tout cas quelque ingénuité pour croire qu’il pourrait être longtemps ignoré par les marchés, dont on ne pourrait éviter qu’ils jouent avec ce nouvel instrument spéculatif… La BCE se trouverait par ailleurs aux prises avec deux impératifs qui pourraient se révéler contradictoires : maîtriser la stabilité des prix et éviter l’effondrement du système !

 

Mais comment déterminer ce seuil qui mesure le « risque de convertibilité » mis à jour par Mario Draghi, ce moteur de l’exode des capitaux d’un pays afin de se prémunir de leur dépréciation en cas de sortie de celui-ci de la zone euro ? L’issue pourrait être de s’en tenir officiellement à de savants calculs, destinés à rester internes, qui en réalité habilleraient les rapports de force politiques du moment, une grosse entorse à l’intangible principe de l’indépendance de la banque centrale difficilement reconnaissable… Il est bien connu que l’opacité de ses opérations est la condition de l’efficacité d’une banque centrale… De ce point de vue par contre, rien n’a changé.

 

Des questions d’un autre ordre ont été hier abordées à Berlin entre Angela Merkel et Mario Monti. Ce dernier maintient son point de vue en proposant que le MES dispose d’une licence bancaire, et donc d’un accès à la BCE, tout en n’acceptant pas de devoir s’engager à respecter des conditionnalités pour bénéficier de l’intervention projetée par la banque centrale. Les civilités d’usage avec son hôte expédiées, il a accordé une interview au journal économique italien Il Sole 24 Ore expliquant que les capitaux qui continuent de fuir les pays menacés pour se réfugier en Allemagne contribueront à finalement déclencher une inflation dans celle-ci. Agiter un tel chiffon rouge n’est pas innocent, vu la sensibilité allemande sur la question ! D’autant que 75 milliards d’euros nets ont fuit de l’Espagne en juillet dernier et que les déséquilibres financiers au sein du système Target 2 qui lient les banques centrales nationales de l’Eurosystème accréditent sa menace : la Bundesbank est désormais créancière de près d’un millier de milliards d’euros. On s’interroge gravement sur le bilan de la BCE mais on ferait mieux de le faire sur celui de la Bundesbank (sachant qu’il est prévu au sein de l’Eurosystème une répartition des pertes éventuelles).

 

Mais Mario Monti se heurte à la crainte du retour au pouvoir de Silvio Berlusconi en 2013 et au rappel d’un précédent fâcheux : ce dernier avait accepté de suivre les recommandations contenues dans une lettre de Jean-Claude Trichet afin que la BCE intervienne en faveur de l’Italie sur le marché obligataire, pour ensuite n’en faire qu’à sa tête et renier ses engagements. Hors de question de renouveler cette expérience et d’abandonner le principe de l’adoption en bonne et due forme d’un accord avec le FESF/MES… Ces discrètes négociations, qui ont été dévoilées dans le Süddeutsche Zeitung, montrent en tout cas que le cas de l’Italie est déjà en cause alors que le sujet est publiquement soigneusement évité.

 

Jean-Marc Ayrault, Pierre Moscovici et Laurent Fabius choisissent bien leur moment pour célébrer d’une seule voix le couple franco-allemand et se raccrocher à la stratégie allemande d’intégration européenne, remettant à plus tard la « croissance » et la « solidarité » qu’ils préconisaient ! Comme en témoigne ce dysfonctionnement financier majeur du cœur même de la monnaie unique, celle-ci est tout simplement à bout de souffle. Mais comment arrêter ces flux de capitaux qui y contribuent et n’ont pas pour origine les peurs irrationnelles que déplore Mario Draghi, mais qui sont au contraire très rationnels et anticipent un éclatement de la zone euro dont les signes se confirment ? En réalisant une Union bancaire dont la conception est déjà une foire d’empoigne ?

 

 

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Paul Jorion

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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