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Mario
Draghi vient de préparer le terrain dans Die
Zeit en affirmant que «
l’accomplissement de notre mandat réclame parfois de
dépasser l’usage des outils standards de politique
monétaire », en raison des « peurs irrationnelles »
alimentant les marchés. Suit une phrase clé mais
dérangeante de son texte : « La BCE n’est pas une
institution politique, mais sa responsabilité est engagée en
tant qu’institution de l’Union européenne »,
justifiant donc son intervention très décriée par
avance. On avait entre-temps appris que le président de la BCE ne se
rendrait pas à la réunion mondiale des banques centrales de
Jackson Hole, comme d’ailleurs les six autres
membres du conseil exécutif. En cause, une préparation du
conseil des gouverneurs du 6 septembre prochain qui s’avère
très ardue.
À
la fois présentée comme la clé de la situation et la
source de grands dangers, selon les cas, le projet d’intervention de la
BCE continue de faire question. Les gouverneurs ne parviennent pas à
peaufiner leur dispositif, une fois entériné le principe
d’achats de titres souverains à court terme pour les pays qui
demanderaient au FESF/MES à être financièrement
aidés et s’engageraient à respecter des contreparties budgétaires.
Voilà en tout cas ce que le Financial Times croit pouvoir avancer.
Que
se passerait-il si un pays bénéficiant de ces achats venait
à sortir des clous se demandent certains, sans doute
inspirés par la Grèce ? La BCE pourrait-elle arrêter ses
achats au risque de déclencher on ne sait quoi ? Le malheur est
qu’aucun mécanisme n’est en mesure de proscrire un tel
dérapage et que la BCE est condamnée à jouer son
rôle de sauveur en dernier ressort… Au contraire, il est
pressenti non sans juste raison qu’une telle situation,
déjà intervenue, pourrait à nouveau survenir.
Les
banques centrales ne sont pas en mesure de faire marche arrière une
fois engagées, ne pouvant que suspendre provisoirement, pour y revenir
à l’occasion, leurs programmes de mesures exceptionnelles, comme
c’est le cas aussi bien pour la Fed que pour la Banque
d’Angleterre ou du Japon. La mission principale des banques centrales
n’est plus de lutter contre l’inflation mais de maintenir le
système financier à flot par des mesures d’assistance de
longue durée destinées aux établissements financiers
ainsi qu’aux États. Les limites de ces mesures étant
qu’elles ne peuvent pas résoudre l’insolvabilité
des uns et des autres et seulement leur procurer des liquidités
évitant leur l’effondrement.
Les
gouverneurs se penchent aussi sur les effets pervers du mécanisme qui
déclencherait automatiquement les achats des obligations d’un
pays, une fois celui-ci ayant souscrit aux obligations de rigueur
préalables. Faut-il rendre public ou au contraire dissimuler leur
mécanisme déclencheur, par exemple le seuil du spread si celui-ci était retenu ? Il faut en tout
cas quelque ingénuité pour croire qu’il pourrait
être longtemps ignoré par les marchés, dont on ne
pourrait éviter qu’ils jouent avec ce nouvel instrument
spéculatif… La BCE se trouverait par ailleurs aux prises avec deux
impératifs qui pourraient se révéler contradictoires :
maîtriser la stabilité des prix et éviter
l’effondrement du système !
Mais
comment déterminer ce seuil qui mesure le « risque de
convertibilité » mis à jour par Mario Draghi,
ce moteur de l’exode des capitaux d’un pays afin de se
prémunir de leur dépréciation en cas de sortie de
celui-ci de la zone euro ? L’issue pourrait être de s’en
tenir officiellement à de savants calculs, destinés à
rester internes, qui en réalité habilleraient les rapports de force
politiques du moment, une grosse entorse à l’intangible principe
de l’indépendance de la banque centrale difficilement
reconnaissable… Il est bien connu que l’opacité de ses
opérations est la condition de l’efficacité d’une
banque centrale… De ce point de vue par contre, rien n’a
changé.
Des
questions d’un autre ordre ont été hier abordées
à Berlin entre Angela Merkel et Mario Monti.
Ce dernier maintient son point de vue en proposant que le MES dispose
d’une licence bancaire, et donc d’un accès à la BCE,
tout en n’acceptant pas de devoir s’engager à respecter
des conditionnalités pour bénéficier de
l’intervention projetée par la banque centrale. Les
civilités d’usage avec son hôte expédiées,
il a accordé une interview au journal économique italien Il Sole
24 Ore expliquant que les capitaux qui continuent de fuir les pays
menacés pour se réfugier en Allemagne contribueront à
finalement déclencher une inflation dans celle-ci. Agiter un tel
chiffon rouge n’est pas innocent, vu la sensibilité allemande
sur la question ! D’autant que 75 milliards d’euros nets ont fuit de l’Espagne en juillet dernier et que les
déséquilibres financiers au sein du système Target 2 qui
lient les banques centrales nationales de l’Eurosystème
accréditent sa menace : la Bundesbank est désormais
créancière de près d’un millier de milliards
d’euros. On s’interroge gravement sur le bilan de la BCE mais on
ferait mieux de le faire sur celui de la Bundesbank (sachant qu’il est
prévu au sein de l’Eurosystème
une répartition des pertes éventuelles).
Mais
Mario Monti se heurte à la crainte du retour au pouvoir de Silvio
Berlusconi en 2013 et au rappel d’un précédent
fâcheux : ce dernier avait accepté de suivre les recommandations
contenues dans une lettre de Jean-Claude Trichet afin que la BCE intervienne
en faveur de l’Italie sur le marché obligataire, pour ensuite
n’en faire qu’à sa tête et renier ses engagements.
Hors de question de renouveler cette expérience et d’abandonner
le principe de l’adoption en bonne et due forme d’un accord avec le
FESF/MES… Ces discrètes négociations, qui ont
été dévoilées dans le Süddeutsche
Zeitung, montrent en tout cas que le cas de l’Italie est
déjà en cause alors que le sujet est publiquement soigneusement
évité.
Jean-Marc
Ayrault, Pierre Moscovici et Laurent Fabius choisissent bien leur moment pour
célébrer d’une seule voix le couple franco-allemand et se
raccrocher à la stratégie allemande d’intégration
européenne, remettant à plus tard la « croissance »
et la « solidarité » qu’ils préconisaient !
Comme en témoigne ce dysfonctionnement financier majeur du cœur
même de la monnaie unique, celle-ci est tout simplement à bout
de souffle. Mais comment arrêter ces flux de capitaux qui y contribuent
et n’ont pas pour origine les peurs irrationnelles que déplore
Mario Draghi, mais qui sont au contraire
très rationnels et anticipent un éclatement de la zone euro
dont les signes se confirment ? En réalisant une Union bancaire dont
la conception est déjà une foire d’empoigne ?
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