|
|
1.
Introduction : le système monétaire
idéal
Les
théoriciens de l’Ecole Autrichienne ont réalisé un
effort considérable visant à expliquer quel était le
système monétaire idéal pour une économie de
marché. Ils ont développé toute une théorie du
cycle qui démontre le caractère récurrent des mouvements
cycliques engendrés par l’expansion de crédit sans
épargne réelle qu’orchestrent les banques centrales
à l’aide d’un système bancaire pratiquant la
réserve fractionnaire. Sur le plan historique, ils ont expliqué
l’apparition et évolution de la monnaie et la manière
dont l’intervention coercitive de l’Etat, encouragée par
de puissants groupes d’intérêt, avait
éloigné du marché et corrompu l’évolution
naturelle des institutions bancaires. Sur le plan éthique, ils ont mis
en évidence les exigences et les principes juridiques du droit de
propriété en matière de contrats bancaires. Principes
qui naissent de l’économie de marché elle-même et
sont, à leur tour, indispensables à son fonctionnement correct[i].
Toute cette
analyse théorique aboutit à la conclusion suivante : le
système monétaire et bancaire actuel est incompatible avec une
véritable économie de libre entreprise ; il souffre de
tous les défauts énoncés par le théorème
de l’impossibilité du socialisme, et est une source continue
d’instabilité financière et de perturbations économiques.
Il est donc indispensable de repenser le système financier et
monétaire mondial, de façon à extirper la racine des
problèmes qui nous affligent. Cette démarche doit se fonder sur
les trois réformes suivantes : (a) le rétablissement du
coefficient de caisse de 100 pour cent, comme principe essentiel du droit de
propriété privée, pour tout dépôt à
vue de monnaie et ses équivalents ; (b) l’abolition de
toutes les banques centrales : elles sont superflues comme
prêteurs en dernier recours si la réforme (a) est
réalisée et sont, en tant que véritables organes de
planification centrale financière, une source continue
d’instabilité ; les lois établissant le cours
forcé et le fatras de règlementation administrative qui en
découle devrait disparaître également ; (c) le
retour à l’étalon-or classique, comme étalon
monétaire mondial unique qui fournirait une base monétaire non
manipulable par les pouvoirs publics et capable de réfréner et
de discipliner les désirs inflationnistes des divers agents sociaux.[ii]
Les
recommandations précédentes permettraient d’extirper les
maux qui nous affligent en favorisant un développement
économique et social encore jamais vu. Elles indiquent, en outre,
quelles réformes sont bien ou mal orientées et facilitent un
jugement plus exact sur les différents choix possibles de politique
économique. C’est dans cette seule perspective, strictement
conjoncturelle et « possibiliste », que l’on doit
interpréter la « défense » relative de
l’euro contenue dans cet article et développée selon le
point de vue de l’Ecole Autrichienne.
2.
La tradition autrichienne de soutien aux taux de change
fixes face au nationalisme monétaire et aux taux de change flexibles
Les
économistes autrichiens ont toujours considéré que, tant
que le système monétaire idéal ne serait pas
établi, c’était une grave erreur théorique et de
praxis politique que celle commise par de nombreux économistes, en
particulier ceux de l’Ecole de Chicago, qui défendent des taux de
change flexibles dans un contexte de nationalisme monétaire, comme si
les premiers et le second correspondaient mieux à une économie
de marché. Pour les autrichiens, en revanche, tant que les banques
centrales n’auront pas été supprimées et
l’étalon-or classique été réinstauré
avec un coefficient de réserve bancaire de 100 pour cent, il faudrait
tout faire pour que le fonctionnement et les résultats du
système monétaire en vigueur approchent l’idéal.
Cela exige de limiter au maximum le nationalisme monétaire, d’empêcher
dans chaque pays le développement d’une politique
monétaire autonome et d’endiguer le plus possible les politiques
inflationnistes d’expansion de crédit, en créant un cadre
monétaire qui discipline au maximum les agents économiques,
politiques et sociaux et, en particulier, les syndicats et autres groupes de
pression, les politiques et les banques centrales.
C’est
dans ce seul contexte que doit être interprétée la
position d’économistes autrichiens aussi illustres que Mises et
Hayek. Il convient ainsi de rappeler la critique démolisseuse
d’Hayek contre le nationalisme monétaire et les taux de change
flexibles développée en 1937 dans son remarquable livre Monetary Nationalism and
International Stability[iii] : Hayek démontre que les taux de
change flexibles empêchent une allocation efficace des ressources au
niveau international car ils entravent et faussent immédiatement les
flux réels de consommation et d’investissement ; ils
obligent, de surcroît, à toujours effectuer les ajustements
à la baisse nécessaires en matière de coûts par
élévation du reste des prix nominaux, et cela dans un contexte
chaotique de dépréciations concurrentielles, expansion de
crédit et inflation. Contexte qui favorise, en plus, toute sorte de
comportements irresponsables de la part des syndicats, en poussant à
des réclamations salariales et professionnelles continuelles qui ne
peuvent être satisfaites sans aggraver le chômage qu’en
augmentant encore l’inflation. Trente-huit ans plus tard, en 1975, Hayek synthétisait ainsi son
argument : « It is, I believe, undeniable that the demand
for flexible rates of exchange originated wholly from countries such as Great
Britain, some of whose economists wanted a wider margin for inflationary
expansion (called ‘full employment policy’).They later received
support, unfortunately, from other economists[iv]
who were not inspired by the desire for inflation, but who seem to have
overlooked the strongest argument in
favor of fixed rates of exchange, that they constitute the practically
irreplaceable curb we need to compel the politicians, and the monetary
authorities responsible to them, to maintain a stable currency »
(les italiques sont de moi). Il ajoute pour mieux expliquer son argument:
« The maintenance of the value of money and the avoidance of
inflation constantly demand from the politician highly unpopular measures.
Only by showing that government is compelled to take these measures can the
politician justify them to people adversely affected. So long as the
preservation of the external value of the national currency is regarded as an
indisputable necessity, as it is with fixed exchange rates, politicians can
resist the constant demands for cheaper credits, for avoidance of a rise in
interest rates, for more expenditure on ‘public works’, an so on. With fixed exchange rates, a fall in the foreign
value of the currency, or an outflow of gold or foreign exchange reserves
acts as a signal requiring prompt government action[v].
With flexible exchange rates, the effect of an increase in the quantity of
money on the internal price level is much too slow to be generally apparent
or to be charged to those ultimately responsible for it. Moreover, the
inflation of prices is usually preceded by a welcome increase in employment;
it may therefore even be welcomed because its harmful effects are not visible
until later ». Et Hayek conclut:
« I do not believe we shall regain a system of international
stability without returning to a system of fixed exchange rates, which
imposes upon the national central banks the restraint essential for
successfully resisting the pressure of the advocates of inflation in their
countries -usually including ministers of finance » (Hayek 1979
[1975], 9-10).
Quant à
Ludwig von Mises, on sait qu’il se
détacha de son disciple très cher Fritz Machlup,
lorsque celui-ci se mit à défendre en 1961, au sein de la Mont
Pèlerin Society, les taux de change flexibles.
D’après R.
M. Hartwell, en effet, « Machlup’s support of floating exchange rates led
von Mises to not speak to him for something like
three years » (Hartwell 1995, 119). Mises pouvait comprendre que les macroéconomistes
sans formation universitaire en matière de théorie du capital,
comme Friedman et ses collègues de Chicago et, en
général, les keynésiens, défendent les taux
flexibles et l’inflationnisme qui en
découle, mais il n’était pas disposé à
pardonner quelqu’un qui, comme Machlup, avait
été son disciple et était donc expert en
économie, mais s’était laissé séduire par
le pragmatisme et les modes passagères du politiquement correct. Il en
vint même à dire à sa femme qu’il ne pouvait pas
pardonner Machlup parce que « he was in my
seminar in Vienna ; he
understands everything. He
knows more than most of them and he knows exactly what he is
doing » (Margit von Mises 1984, 146). La défense que fait Mises des taux de change fixes est parallèle
à sa défense de l’étalon-or comme système
monétaire idéal au niveau international. Il écrivait en 1944 dans Omnipotent Government : « The gold
standard put a check on governmental plans for easy money. It was impossible
to indulge in credit expansion and yet cling to the gold parity permanently
fixed by law. Governments had to choose between the gold standard and their
-in the long run disastrous- policy of credit expansion. The gold standard
did not collapse. The governments destroyed it. It was incompatible with etatism as was free trade. The various governments went
off the gold standard because they were eager to make domestic prices and
wages rise above the world market level, and because they wanted to stimulate
exports and to hinder imports. Stability
of foreign exchange rates was in their eyes a mischief, not a blessing. Such
is the essence of the monetary teachings of Lord Keynes. The
Keynesian school passionately advocates instability of foreign exchange
rates »[vi] Il
ne faut donc pas s’étonner du mépris que manifesta Mises
à l’égard des théoriciens de Chicago
lorsqu’ils se laissèrent séduire, en cette matière
et dans d’autres, par le keynésianisme le plus grossier. Mises
estimait, d’autre part, qu’il était assez facile de
réinstaurer l’étalon-or et de revenir aux taux de change
fixes : « The only condition required is the abandonment of an easy money policy and of the endeavors to
combat imports by devaluation ». Il
considère, en outre, que seuls les taux de change fixes sont
compatibles avec une démocratie authentique, l’inflationnisme lié aux taux de change flexibles
étant essentiellement antidémocratique :
« Inflation is essentially
antidemocratic. Democratic
control is budgetary control. The government has but one source of
revenue-taxes. No taxation is legal without parliamentary consent. But if the
government has other sources of income it can free itself from their
control » Mises 1969, 251-253).
Ce n’est
que si les taux de change sont fixes que les gouvernements sont
obligés de dire la vérité au public. C’est
pourquoi la tentation du recours à l’inflation et aux taux
flexibles pour éviter le coût politique des augmentations
d’impôts est si grande et si pernicieuse. Et, même
s’il n’y a pas d’étalon-or, les taux fixes
contiennent et disciplinent l’arbitraire des politiques :
« Even in the absence of a pure gold
standard, fixed exchange rates provide
some insurance against inflation which is not forthcoming from the flexible system. Under fixity,
if one country inflates, it falls victim to a
balance of payment crisis. If and when it runs out of foreign exchange
holdings, it must devalue, a relatively difficult process, fraught with danger for the political
leaders involved. Under flexibility, in contrast, inflation brings about
no balance of payment crisis, nor any need for a politically embarrassing
devaluation. Instead, there is a relatively painless depreciation of the home
(or inflationary) currency against its foreign counterparts »
(Block 1999, 19).
A
suivre
|
|