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La chasse aux exportations

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Extrait des Archives : publié le 23 octobre 2012
1624 mots - Temps de lecture : 4 - 6 minutes
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La peur maladive des importations qui existe dans tous les pays n'a d'égale que leur désir maladif d'exporter le plus possible. En bonne logique rien n'est plus absurde. A la longue, importations et exportations doivent s'équilibrer (à condition, bien entendu, de prendre ces deux termes dans leur sens le plus large, qui couvre des sources de revenus aussi « invisibles » que le fret maritime et les dépenses faites par les touristes). Ce sont les exportations qui financent les importations et vice versa. Plus nous exportons, plus il nous faut importer, si nous voulons qu'on nous paie, et moins nous importons, moins nous pourrons exporter. Pas d'exportations sans importations car, sans elles, les étrangers n'auraient pas d'argent pour nous payer nos marchandises. Quand donc nous décidons de réduire nos importations, nous décidons, en fait, de restreindre également nos exportations, et quand nous décidons d'augmenter nos importations, nous décidons, en fait, d'augmenter aussi nos exportations.

 

L'explication de tout cela est simple. Lorsqu'un exportateur américain vend des marchandises à un importateur britannique, celui-ci le paye en livres sterling, mais cet Américain ne peut utiliser celles-ci pour régler le salaire de ses ouvriers, pour acheter des vêtements à sa femme, ou pour s'offrir des billets de théâtre. C'est de dollars américains qu'il a besoin, ses livres anglaises lui sont inutiles, à moins qu'il ne s'en serve pour l'achat des marchandises anglaises, ou qu'il ne les vende à un importateur américain qui les utilisera à cet effet. Qu'il fasse l'un ou l'autre, la transaction n'est complète que lorsque les marchandises exportées d'Amérique ont été payées par une quantité égalité d'importations.

 

La situation eût été la même si la transaction avait été effectuée avec des dollars américains au lieu de livres sterling. L'importateur britannique ne peut payer l'exportateur américain en dollars que si, antérieurement, un exportateur britannique s'est constitué chez nous un crédit en dollars en nous vendant préalablement des marchandises. En bref, le change international est une transaction par compensation grâce à laquelle, ici même, en Amérique, les dettes-dollars contractées par des étrangers sont payées par leur crédit en dollars. En Angleterre, les dettes en livres des étrangers sont payées par leur crédit en livres.

 

Point n'est besoin d'entrer dans les détails de cette opération, on les trouvera longuement développés dans n'importe quel bon ouvrage sur le change. Mais il convient d'insister sur le fait qu'elle n'a rien de mystérieux en soi, en dépit du mystère dont on l'entoure si souvent, et qu'elle ne diffère pas essentiellement de ce qui se passe sur le marché intérieur. Tous, tant que nous sommes, nous devons aussi vendre quelque chose pour nous procurer du pouvoir d'achat, même si pour la plupart d'entre nous, ce sont des services qu'il nous faut vendre plutôt que des marchandises. Le commerce intérieur consiste, dans l'ensemble, à compenser chèques et autres valeurs par l'intermédiaire des caisses de compensation.

 

Il est vrai que, grâce à la valeur internationale de l'or, la différence entre comptes crédits et comptes créditeurs peut s'équilibrer grâce à l'envoi d'or à l'étranger sous forme de lingots. Mais elle pourrait tout aussi bien se régler par des envois de coton, d'acier, de whisky, de parfums ou de toute autre marchandise. La principale différence est que la demande d'or peut être étendue presqu'à l'infini (en partie parce que l'or est considéré et accepté comme une monnaie internationale plutôt que comme une marchandise semblable à toute autre). Les nations n'élèvent aucune barrière à l'entrée de l'or alors qu'elles le font pour presque toutes les autres marchandises (par contre, ces derniers temps, elles ont pris l'habitude d'élever plus de barrières contre la sortie de l'or que contre celle de n'importe quelle autre marchandise, mais c'est là une autre histoire).

 

Or les mêmes esprits qui savent être lucides et sensés lorsqu'il s'agit d'une affaire de commerce intérieur se montrent étonnamment susceptibles et déraisonnables lorsque l'affaire devient internationale. En matière de commerce extérieur, ils sont capables de soutenir des théories et faire appel à des principes qu'ils jugeraient folie d'appliquer au commerce intérieur. Nous en avons un exemple typique dans cette idée que le Gouvernement devrait faire des prêts massifs aux pays étrangers afin de favoriser nos exportations, et cela sans se préoccuper de savoir si ces prêts ont ou non une chance d'être remboursés.

 

Il va de soi que tout citoyen américain doit avoir l'entière liberté de prêter son argent à l'étranger à ses risques et périls. Le Gouvernement ne doit élever aucune barrière arbitraire à ces prêts faits à titre privé et envers des citoyens de nations avec lesquelles nous ne sommes pas en guerre. Ne serait-ce que par humanité, nous devrions donner généreusement notre argent aux peuples dont la détresse est grande et qui sont en danger de mourir de faim. Mais il faut toujours avoir une conscience claire de ses actes. Ce n'est pas prudent de se montrer charitable envers des nations étrangères, tout en gardant l'idée qu'on effectue une transaction purement commerciale pour des motifs d'intérêt personnel. Que peut-il en résulter sinon frictions ou malentendus graves dans l'avenir ?

 

Pourtant, parmi les arguments développés pour nous inciter à faire des prêts massifs à l'étranger, il est rare qu'on ne rencontre pas cette théorie inexacte, à savoir que si la moitié ou même la totalité des prêts consentis à l'étranger n'est pas remboursée et devient ainsi une duperie, notre pays n'en aura pas moins fait une bonne affaire, car c'est, après tout, grâce à cet argent prêté qu'une vive impulsion aura été donnée à nos exportations.

 

Il est pourtant bien évident, et cela crève les yeux, que si les prêts consentis à des nations étrangères pour leur permettre de nous acheter des marchandises ne sont pas remboursés, cela revient à leur faire don de ces marchandises, et aucune nation ne peut s'enrichir en donnant ses biens, elle ne peut en vérité que s'appauvrir.

 

C'est là un fait que personne ne conteste dans les affaires privées. Si une maison d'automobiles prête 1 000 dollars à un client afin de lui permettre d'acheter une voiture, et que celui-ci ne paye pas sa dette, le commerçant ne s'est pas enrichi pour avoir « vendu » cette voiture. Il a tout simplement perdu la somme qu'elle a coûté à construire. Si la voiture n'a coûté pour sa fabrication que 900 dollars et si la moitié seulement du prêt est remboursée, le fabricant a perdu 900 – 500 = 400 dollars net. Il n'a pas compensé par un bénéfice commercial ce que lui a fait perdre un prêt imprudent.

 

Si c'est là une proposition évidente lorsqu'il s'agit d'une affaire commerciale privée, d'où vient que des gens apparemment intelligents ont soudain l'esprit obscurci lorsqu'il s'agit de l'appliquer à une nation ? La raison en est que la transaction demande alors à être suivie mentalement à travers quelques étapes supplémentaires. Un groupe peut alors faire des profits tandis que le reste de la communauté subit des pertes.

 

Il est vrai, par exemple, que des gens engagés exclusivement ou principalement dans le commerce d'exportation pourront enregistrer des bénéfices nets à la suite d'emprunts téméraires consentis à l'étranger, la perte pour l'ensemble du pays sera certaine, mais elle peut fort bien se répartir dans des secteurs difficiles à explorer. Tandis qu'un particulier qui a prêté de l'argent subit ses pertes directement, celles qui résultent d'un prêt fait par le Gouvernement à l'étranger ne se feront sentir que plus tard, sous forme d'une augmentation d'impôts que nous subirons tous. Et il y aura en outre de nombreuses pertes indirectes, conséquences des pertes directes subies par l'économie générale du pays.

 

A longue échéance, et à cause d'emprunts étrangers qui n'auront pas été remboursés, le commerce et les conditions de l'emploi en Amérique, loin de se trouver améliorés, seront rendus plus difficiles.

 

Chaque dollar, mis à la disposition de l'acheteur étranger pour acheter chez nous, sera soustrait au consommateur américain. Les affaires dont la prospérité dépend du commerce intérieur souffriront dans la mesure où le commerce d'exportation aura été avantagé, et même en ce qui concerne leur bénéfice réel, nombre d'entreprises qui exportaient subiront un préjudice. Par exemple, les maisons d'automobiles américaines vendaient, avant la guerre, environ 10 % de leur production sur les marchés étrangers. Cela ne leur servirait à rien de pouvoir doubler cette vente si, par suite de mauvais emprunts consentis aux nations étrangères, cela devait leur faire perdre, disons 20 % de leurs ventes à l'intérieur du pays, à cause des impôts exigés des citoyens américains pour compenser le non-remboursement de ces mauvais emprunts.

 

Cela ne veut pas dire, je le répète, qu'il n'est pas raisonnable de consentir parfois de tels prêts à l'étranger, cela signifie simplement que nous ne saurions nous enrichir en faisant des prêts hasardeux.

 

Pour la même raison qu'il est puéril de donner au commerce extérieur une impulsion factice à l'aide de prêts hasardeux, ou de dons purs et simples faits aux nations étrangères, c'est une politique enfantine que de donner au commerce d'exportation une impulsion factice en lui accordant des subventions. Pour ne pas répéter l'argumentation qui précède, je laisse au lecteur le soin d'analyser les effets d'une exportation subventionnée, comme je l'ai fait pour les emprunts hasardeux. Une subvention accordée à l'exportation équivaut tout simplement à un don gratuit fait à l'acheteur étranger, puisqu'on lui vend des marchandises moins cher qu'elles ne coûtent à produire. C'est une autre manière de prétendre s'enrichir en distribuant ses biens.

 

Les mauvais prêts et les subventions accordées à l'exportation sont des exemples de plus de l'erreur qui consiste à n'envisager que le résultat immédiat d'une politique économique pour certains groupes de l'économie, sans avoir la patience ou l'intelligence d'analyser les effets lointains de cette même politique sur l'ensemble du pays.

 

Remerciements : Hervé de Quengo, et traduction par Mme Gaëtan Pirou

 

 

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Henry Hazlitt (28 novembre 1894 - 8 juillet 1993) est un philosophe, essayiste, et journaliste libertarien américain. Journaliste au Wall Street Journal, à Newsweek et au New York Times, il s'est fait connaître grâce à son livre L'Économie en une leçon (en), un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l'économie de marché, basé sur Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Auteur prolifique, il est aussi l'auteur d'une œuvre majeure sur l'éthique, The Foundations of Morality.
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