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Le Conservateur et le Socialiste

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Gustave de Molinari
Extrait des Archives : publié le 25 avril 2013
3936 mots - Temps de lecture : 9 - 15 minutes
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Conclusion des soirées de la rue S. Lazare


Les Soirées de la Rue Saint-Lazare: Entretiens sur les lois économiques et défense de la propriété par M. G. de Molinari, Paris: Guillaumin et Cie,Libraires,1849

”Il faut bien se garder d’attribuer aux lois physiques les maux qui sont la juste et inévitable punition de la violation de l’ordre même de ces lois, instituée pour opérer le bien.” [F. Quesnay]

Gustave de Molinari (1819-1912) est décédé à l'âge de 92 ans le 28 Janvier 1912 à Adinkerke, Belgique. Les Soirées de la rue Saint Lazare ont été écrites au lendemain de la Révolution de 1848 quand des politiciens socialistes sont arrivés au pouvoir et ont essayé de mettre en place le premier État-providence moderne de l’histoire.


Le conservateur et Le Socialiste.

Ayez donc l’obligeance de nous faire ce résumé.

L’Économiste.

Volontiers.

Nous avons pris l’homme pour point de départ. Sous l’empire de ses besoins physiques, moraux et intellectuels, l’homme est excité à produire. Il utilise dans ce but ses facultés physiques, morales et intellectuelles. L’effort qu’il impose à ses facultés pour produire se nomme travail. Chaque effort exige une réparation correspondante, sinon les forces se perdent, les facultés s’altèrent, l’être humain dépérit au lieu de se maintenir ou de progresser.

Chaque effort impliquant une souffrance, chaque réparation ou consommation une jouissance; l’homme s’attache naturellement, sous l’impulsion de son intérêt, à dépenser moins d’efforts et à recevoir plus de choses propres à sa consommation.

Ce résultat est atteint au moyen de la division du travail.

Division du travail implique échanges, relations, société.

Ici se présente un grave problème.

Dans l’état d’isolement (à supposer que cet état ait jamais existé) les efforts de l’homme ont un minimum de puissance, mais l’individu qui les accomplit s’en attribue tout le résultat. Il consomme tout ce qu’il produit.

Dans l’état de société, les efforts de l’homme acquièrent un maximum de puissance, grâce à la division du travail, mais le résultat de ses efforts peut-il être toujours conservé intact à chaque producteur? L’état de société comporte-t-il, à ce point de vue, la même justice que l’état d’isolement? Comment, par exemple, un homme qui passe sa vie à fabriquer la dixième partie d’une épingle peut-il obtenir une rémunération aussi justement proportionnée à ses efforts que le sauvage isolé qui, après avoir abattu un daim, consomme seul ce produit de son travail?

Comment? Au moyen de la propriété.

Qu’est-ce que la propriété? C’est le droit naturel de disposer librement de ses facultés et du produit de son travail.

Comment s’opèrent la production et la distribution de la richesse sous le régime de la propriété?

L’homme produit toutes les choses dont il a besoin, au moyen de son travail, agissant sur les matières premières fournies par la nature. Son travail est de deux sortes:

Lorsque l’homme accomplit un effort en vue de la production, cet effort se nomme simplement travail. Lorsque l’effort est accompli, lorsqu’un produit en a été le résultat, ce produit prend le nom de capital. Tout capital se compose de travail accumulé.

Or toute production exige le concours de ces deux agents: travail actuel et travail accumulé.

C’est entre ces deux agents de la production que se partage le produit.

Comment se partage-t-il? En raison des frais de production de chacun, c’est-à-dire en raison des sacrifices que s’imposent, ou des efforts auxquels se livrent le propriétaire du travail actuel ou ouvrier, et le propriétaire du travail accumulé ou capitaliste.

De quoi se composent les frais de production à la charge du capitaliste?

Ils se composent du travail accompli par le capitaliste, en appliquant son capital à une entreprise de production, de la privation qu’il s’impose, et des risques qu’il court en engageant son capital dans la production.

Ce travail, cette privation et ces risques constituent les éléments de l’intérêt.

De quoi se composent les frais de production à la charge du travailleur?

De la somme d’efforts que le travailleur dépense en mettant ses facultés en œuvre. Ces efforts sont de diverses sortes, physiques, moraux ou intellectuels, selon la nature du travail. Ils exigent pour être accomplis, sans altérer les facultés productives du travailleur, une certaine somme de réparations, variable encore selon la nature du travail.

Ces réparations nécessaires à l’accomplissement du travail constituent les éléments du salaire.

La réunion de l’intérêt et du salaire compose les frais de production de toute espèce de produits.

Exemple:

En quoi consistent les frais de production d’une pièce de calicot?

Ils consistent, en premier lieu:

Dans le salaire des ouvriers, des contre-maîtres et des entrepreneurs du tissage.

Dans l’intérêt du capital mis en œuvre par l’entrepreneur de tissage.—Ce capital se compose de bâtiments, de machines, de matières premières, de numéraire destiné au payement des ouvriers, etc. Le capitaliste qui s’en est dessaisi reçoit un intérêt destiné à couvrir son travail de prêteur ou d’actionnaire, sa privation et ses risques de détérioration ou de perte.

Premier intérêt et premier salaire.

Avant d’être tissé, le coton a été filé.—Pour le filer, il a fallu, de même, mettre en œuvre du capital et du travail.—Travail des entrepreneurs, des contre-maîtres, des ouvriers de la filature; capital sous forme de bâtiments, de machines, de combustibles, de matières premières, de numéraire.

Second intérêt et second salaire.

Avant d’être filé, le coton a été transporté. Pour le transporter, il a fallu le concours des négociants, des courtiers, des portefaix, des armateurs, des entrepreneurs de roulage.—Travail des négociants, des courtiers, des portefaix, des armateurs, des matelots, des voituriers; capital sous forme de magasins, de bureaux, de chariots, de navires, de provisions pour l’équipage, de voitures ou de wagons, de numéraire.

Troisième intérêt et troisième salaire.

Avant d’être transporté, le coton a été cultivé. Pour le cultiver, il a fallu encore du capital et du travail.—Travail des directeurs d’exploitation, des contre-maîtres, des ouvriers; capital sous forme de terres rendues cultivables, de bâtiments, de semences, de machines, de numéraire (Si les travailleurs sont libres, on les paye communément en numéraire; s’ils sont esclaves, on les paye, sans libre débat, en aliments, en vêtements et en logements; dans les deux cas, le prix du coton doit couvrir leur salaire avec celui de l’entrepreneur et des contre-maîtres, comme aussi l’intérêt du capital avancé aux travailleurs avant la réalisation du produit de la récolte).

Quatrième intérêt et quatrième salaire.

Ajoutez a cela le salaire des marchands, qui mettent les pièces de calicot à la portée du consommateur et les lui débitent en détail selon ses besoins, et l’intérêt du capital mis en œuvre par ces intermédiaires indispensables, et vous aurez l’ensemble des frais de production du calicot.

Supposez qu’une plantation ait fourni mille balles de coton, et qu’on ait fabriqué avec ces mille balles de coton vingt-cinq mille pièces de calicot de cinquante aunes chacune. Supposez encore que ces vingt-cinq mille pièces de calicot se soient débitées en écru, à raison de 30 centimes l’aune, vous aurez un total de. . . 375,000 fr.

Cette somme de 375,000 fr. aura été distribuée à tous ceux qui auront concouru à la production du calicot, depuis l’esclave et le planteur, jusqu’au débitant et à son garçon de boutique.

Mais, en vertu de quelle loi s’est opérée la distribution de cette valeur de 375,000 fr. entre tous ceux qui ont contribué à la former? Quelle loi a déterminé le juste intérêt des capitalistes et le juste salaire des travailleurs, comme aussi le juste prix du produit qui a fourni cet intérêt et le salaire?

Cette loi qui est le véritable régulateur du monde économique, je l’ai exprimée ainsi:

Lorsque l’offre dépasse la demande en progression arithmétique, le prix baisse en progression géométrique, et, de même, lorsque la demande dépasse l’offre en progression arithmétique, le prix hausse en progression géométrique.

Sous l’empire de cette loi, agissant dans un milieu libre, chacun ne peut vendre un intérêt, un salaire ou un produit au-dessus ni au-dessous de la somme nécessaire pour mettre au marché cet intérêt, ce salaire ou ce produit, c’est-à-dire au-dessus ni au-dessous de la somme des efforts et des sacrifices qu’ils ont réellement coûtés.

Car, en vertu de cette loi, le prix courant de toutes choses, intérêts, salaires et produits, est incessamment et irrésistiblement ramené au niveau de leurs frais de production.

Comment?

A la fois producteur et consommateur, l’homme est incessamment obligé, dans une société où la division du travail a séparé la plupart des actes de la production, d’offrir ce qu’il produit pour demander, en échange, les choses dont il a besoin.

Quand on demande une chose, on ne consulte que l’étendue et l’intensité du besoin qu’on en a; on ne s’occupe pas de ce qu’elle a pu coûter à produire. Il peut donc arriver qu’on s’impose, pour se la procurer, des sacrifices et des efforts, bien supérieurs à ceux qu’elle a coutés. Au témoignage de l’expérience, cela arrive lorsqu’un grand nombre d’individus ont besoin d’une denrée, et que peu d’individus la produisent, lorsqu’une denrée est beaucoup demandée et peu offerte. Dans ce cas, l’expérience atteste encore qu’une faible disproportion entre la demande et l’offre engendre un mouvement rapide dans le prix. A mesure que la disproportion s’agrandit en progression arithmétique, le mouvement du prix croît et s’accélère en progression géométrique.

Mais, à mesure que le prix s’élève davantage, il agit plus fortement aussi pour ramener l’équilibre entre l’offre et la demande.

Lorsque le prix auquel une chose se vend dépasse de beaucoup la somme des efforts et des sacrifices qu’elle a coutés pour être produite, aussitôt la foule des hommes qui s’adonnent à des productions moins avantageuses, ou dont les capitaux, les intelligences et les bras se trouvent momentanément inactifs, sont excités à produire cette chose. L’excitation est d’autant plus vive que le prix est plus élevé, que l’écart entre la demande et l’offre est plus considérable. Sous l’empire de cette excitation, des concurrents plus ou moins nombreux se présentent donc pour augmenter la production et satisfaire d’une manière plus complète à la demande.

Cependant l’augmentation de la production aura une limite. Quelle sera cette limite?

Si le prix hausse en progression géométrique lorsque la demande s’élève au-dessus de l’offre, il s’abaisse de même en progression géométrique, lorsque l’offre dépasse la demande. Si donc, excités par l’appât du bénéfice, les producteurs augmentent l’offre, un moment arrive où le prix courant de la denrée tombe au niveau de ses frais de production. Si l’on continue alors à apporter au marché des quantités de plus en plus considérables de cette denrée et si l’augmentation de la demande n’équivaut pas à celle de l’offre, on voit le prix courant tomber progressivement au-dessous des frais de production.

Mais, à mesure que la disproportion s’élargit dans ce sens, les producteurs couvrant moins leurs frais ont plus d’intérêt à se rejeter vers les autres branches de la production. A mesure que le prix s’abaisse davantage il agit plus énergiquement pour ralentir le mouvement de l’offre, jusqu’à ce que ce ralentissement le ramène au niveau des frais de production.

C’est ainsi qu’on voit graviter incessamment et irrésistiblement le prix courant de toutes choses, travail, capitaux et produits, vers la limite des frais de production de ces choses, c’est-à-dire vers la somme des efforts et des sacrifices réels qu’elles ont coûtés pour être produites.26

Mais si le prix de toutes ces choses est incessamment et irrésistiblement ramené à la limite de leurs frais de production, à la somme des efforts et des sacrifices réels qu’elles ont coûtés, chacun doit inévitablement recevoir, dans l’état de société comme dans l’état d’isolement, la juste rémunération de ses efforts et de ses sacrifices.

Avec cette différence: que l’homme isolé produisant lui-même toutes choses, est obligé de dépenser beaucoup d’efforts pour obtenir un petit nombre de satisfactions, tandis que l’homme en société, jouissant de l’avantage de la division du travail, peut obtenir de nombreuses satisfactions en échange d’un petit nombre d’efforts. Ces satisfactions seront d’autant plus considérables, ces efforts seront d’autant plus faibles, que le progrès aura développé davantage la division du travail, et, par là même, diminué les frais de production des choses.

Malheureusement, si de nombreux efforts ont été accomplis pour développer économiquement la production, de nombreux obstacles ont été élevés, en même temps, par l’ignorance ou la perversité humaine, pour entraver ce développement comme aussi pour troubler la distribution naturelle et équitable de la richesse.

C’est dans un milieu libre, dans un milieu où le droit de propriété de chacun sur ses facultés et les résultats de son travail est pleinement respecté, que la production se développe au maximum, et que la distribution de la richesse se proportionne irrésistiblement aux efforts et aux sacrifices accomplis par chacun.

Or, dès l’origine du monde, les hommes les plus forts ou les plus rusés attentèrent à la propriété intérieure ou extérieure des autres hommes, afin de consommer à leur place une partie des fruits de la production. De là l’esclavage, les monopoles et les privilèges.

En même temps qu’ils détruisaient l’équitable distribution de la richesse, l’esclavage, les monopoles et les privilèges ralentissaient la production, soit en diminuant l’intérêt que les producteurs avaient à produire, soit en les détournant du genre de production qu’ils pouvaient le plus utilement accomplir. L’oppression engendra la misère.

Pendant de longs siècles, l’humanité gémit dans les limbes de la servitude. Mais, d’intervalle en intervalle, de sombres clameurs de détresse et de colère retentissaient au sein des masses asservies et exploitées. Les esclaves se soulevaient contre leurs maîtres en demandant la liberté.

La liberté! c’était le cri des captifs d’Égypte, des esclaves de Spartacus, des paysans du moyen âge, et, plus tard, des bourgeois opprimés par la noblesse et les corporations religieuses, des ouvriers opprimés par les maîtrises et les jurandes. La liberté! c’était le cri d’espérance de tous ceux dont la propriété se trouvait confisquée par le monopole ou le privilège. La liberté! c’était l’aspiration ardente de tous ceux dont les droits naturels étaient comprimés sous la force.

Un jour vint où les opprimés se trouvèrent assez forts pour se débarrasser des oppresseurs. C’était à la fin du dix-huitième siècle. Les principales industries qui pourvoyaient aux besoins de tous n’avaient point cessé d’être organisées en corporations fermées, privilégiées. La noblesse qui pourvoyait à la défense intérieure et extérieure, corporation; les parlements qui rendaient la justice, corporation; le clergé qui distribuait les services religieux, corporation; l’université et les ordres religieux qui pourvoyaient à l’enseignement, corporation; la boulangerie, la boucherie, etc., corporations. Ces différents états étaient, pour la plupart, indépendants les uns des autres, mais tous se trouvaient subordonnés au corps armé qui garantissait matériellement les privilèges de chacun.

Malheureusement, lorsque l’heure sembla venue d’abattre ce régime d’iniquité; on ne sut par quoi le remplacer. Ceux qui avaient quelques notions des lois naturelles qui gouvernent la société opinaient pour le laisser-faire. Ceux qui ne croyaient point à l’existence de ces lois naturelles s’élevaient, au contraire, de toutes leurs forces contre le laisser-faire, et demandaient la substitution d’une organisation nouvelle à la place de l’ancienne. A la tête des partisans du laisser-faire figurait Turgot, à la tête des organisateurs ou néo-réglementaires figurait Necker.

Ces deux tendances opposées, sans compter la tendance réactionnaire, se partagèrent la révolution française. L’élément libéral dominait dans l’Assemblée constituante, mais il n’était pas pur. Les libéraux eux-mêmes n’avaient pas encore assez de foi en la liberté pour lui abandonner entièrement la direction des affaires humaines. La plupart des industries matérielles furent affranchies des liens du privilège, mais les industries immatérielles et, en première ligne, la défense de la propriété et la justice, furent organisées en vertu des théories communistes. Moins éclairée que l’Assemblée constituante, la Convention se montra plus communiste encore. Comparez les deux déclarations des Droits de l’homme de 1791 et 1793, et vous en acquerrez la preuve. Enfin, Napoléon, qui réunissait les passions d’un jacobin aux préjugés d’un réactionnaire, sans aucun mélange de libéralisme, essaya de concilier le communisme de la Convention avec les monopoles et les privilèges de l’ancien régime. Il organisa l’enseignement communautaire, subventionna des cultes communautaires, institua un corps des ponts et chaussées dans le but d’établir un vaste réseau de voies de communication communautaires, décréta la conscription, c’est-à-dire l’armée communautaire; en outre, il centralisa la France comme une grande commune, et ce ne fut pas sa faute s’il n’organisa point dans cette commune centralisée toutes les industries sur le modèle de l’Université et de la régie des tabacs.27 Si la guerre ne l’en avait empêché, comme il le déclare lui-même dans ses Mémoires, il aurait certainement accompli ces grandes choses. D’une autre part, il ressuscita dans cette France organisée la plupart des privilèges et des restrictions de l’ancien régime; il reconstitua la noblesse apanagée, rétablit les privilèges de la boucherie, de la boulangerie, de l’imprimerie, des théâtres, des banques, limita la libre disposition du travail par la législation de l’apprentissage, des livrets et des coalitions, le droit de prêter par la loi de 1807, le droit de tester par le Code civil, le droit d’échanger par le blocus continental et la multitude de ses décrets et règlements relatifs aux douanes; il refit, pour tout dire, sous l’influence de deux inspirations venues de points opposés, mais également réglementaires, le vieux réseau d’entraves qui opprimait naguère la propriété.

Nous avons vécu jusqu’à présent sous ce déplorable régime, encore aggravé par la Restauration (rétablissement de la vénalité des charges, en 1816, exhaussement des barrières douanières, en 1822), mais bien loin de lui imputer les iniquités et les misères de la société actuelle, c’est la propriété et la liberté qu’on a accusées. Les docteurs du socialisme méconnaissant l’organisation naturelle de la société, ne voulant point voir les déplorables résultats de la restauration des privilèges de l’ancien régime et de l’instauration du communisme révolutionnaire ou impérialiste, affirmèrent que la vieille société péchait par sa base même, la propriété, et il s’efforcèrent d’organiser sur une autre base une société nouvelle. Cela les conduisit à des utopies, les unes simplement absurdes, les autres immorales et abominables. Au reste, on les a vus à l’œuvre.

Les conservateurs opposèrent heureusement une digue à l’invasion foudroyante du socialisme; mais n’ayant pas plus que leurs adversaires des notions précises de l’organisation naturelle de la société, ils ne pouvaient les vaincre ailleurs que dans la rue. Partisans du statu quo parce qu’ils y trouvaient profit et sans s’inquiéter du reste, les conservateurs s’opposèrent aux innovations socialistes, comme ils s’étaient, dans le courant des années précédentes, opposés aux innovations propriétaires des partisans de la liberté de l’enseignement et de la liberté du commerce.

C’est entre ces deux sortes d’adversaires de la propriété, les uns voulant augmenter le nombre des restrictions et des charges qui pèsent déjà sur la propriété, les autres voulant conserver purement et simplement celles qui existent, que le débat se trouve actuellement porté. D’un côté apparaissent M. Thiers et l’ancien comité de la rue de Poitiers; de l’autre MM. Louis Blanc, Pierre Leroux, Cabet, Considérant, Proudhon. C’est Necker sons les deux espèces. Mais je ne vois plus Turgot.

Le Socialiste.

Si la société est naturellement organisée et s’il suffit de détruire les obstacles apportés au libre jeu de son organisation, c’est-a-dire les atteintes portées à la propriété pour élever le chiffre de la production au maximum que comporte l’état actuel d’avancement des arts et des sciences, et rendre la distribution de la richesse pleinement équitable, il est fort inutile assurément de chercher encore des organisations factices. Il n’y a autre chose à faire qu’à ramener la société à la propriété pure.

Le Conservateur.

Mais combien de changements à opérer pour en venir la? Cela fait trembler!

L’Économiste.

Non! car toutes les réformes à accomplir ayant un caractère de justice et d’utilité ne sauraient offenser aucun intérêt légitime ni causer aucun dommage à la société.

Le Socialiste.

Au reste, dans un sens ou dans un autre, pour la propriété ou contre la propriété, les réformes ne peuvent manquer de se faire. Deux systèmes, sont en présence: le communisme et la propriété. Il faut aller vers l’un ou vers l’autre. Le régime mi-propriétaire, mi-communiste sous lequel nous vivons ne saurait durer.

L’Économiste.

Il nous a déjà valu de déplorables catastrophes et peut-être nous en réserve-t-il de nouvelles.

Le Conservateur.

Hélas!

L’Économiste.

Il faut donc en sortir. Or, on n’en peut sortir que par la porte du communisme ou par celle de la propriété:

Choisissez!

FIN.


Notes

26  Sans déterminer cette loi, comme aussi sans bien définir le rôle qu’elle joue dans la production et la distribution de la richesse, Adam Smith l’a clairement indiquée dans ce passage:

“Le prix du marché pour chaque marchandise particulière est réglé par la proportion entre la quantité qu’on en apporte au marché et celle qu’en demandent les gens qui veulent en payer le prix naturel, c’est-à-dire toute la valeur de la rente, du travail et du profit qui doivent être payés pour qu’elle vienne au marché.

Lorsque la quantité d’une marchandise qu’on apporte au marché est au-dessous de la demande effective, il n’y en aura point assez pour fournir aux besoins de tous ceux qui sont résolus de payer toute la valeur de la rente, du salaire et du profit qui doivent être payés pour qu’elle y vienne. Plutôt que de s’en passer entièrement, quelques-uns des demandeurs en offriront davantage. Dès ce moment, il s’établira parmi eux une concurrence, et le prix du marché s’élèvera plus ou moins, selon que la grandeur du déficit augmentera plus ou moins l’ardeur des compétiteurs. Ce même déficit occasionnera généralement plus ou moins de chaleur dans la concurrence, selon que l’acquisition de la marchandise sera plus ou moins importante pour les compétiteurs. De là le prix exorbitant des choses nécessaires à la vie durant le blocus d’une ville ou dans une famine.

Lorsque la quantité qu’on apporte au marché est au-dessus de la demande effective, on ne peut vendre le tout à ceux qui sont disposés à en payer le prix naturel ou toute la valeur de la rente, etc. Il faut en vendre une partie à ceux qui en offrent moins, et le bas prix qu’ils en donnent fait nécessairement une réduction sur le prix du tout. Le prix du marché baissera plus ou moins au-dessous du prix naturel, selon que la grandeur du surabondant augmentera plus ou moins la concurrence des vendeurs, ou selon qu’il sera plus ou moins important pour eux de se défaire de la marchandise. La même surabondance dans l’importation des marchandises qui peuvent se gâter et se perdre, comme les oranges, occasionnera une concurrence bien plus animée que ne le feront celles qui sont durables comme la ferraille.

Si la quantité portée au marché suffit juste pour fournir à la demande effective et rien de plus, le prix du marché sera exactement le même que le prix naturel, ou il en approchera le plus possible, autant qu’on en peut juger. Toute la quantité qu’il y en a peut être vendue à ce prix, et pas plus cher. La concurrence des vendeurs les oblige à la donner pour cela et pas davantage.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi le prix naturel est, pour ainsi dire, le prix central vers lequel gravitent continuellement les prix de toutes les marchandises. Divers accidents peuvent les tenir quelquefois suspendus assez haut au-dessus de ce prix et les faire descendre même quelquefois un peu plus bas. Mais quels que soient les obstacles qui les empêchent de s’établir dans ce centre de repos et de stabilité, elles tendent constamment à s’y mettre.” (Adam Smith. De la Richesse des Nations, liv. 1, chap. VII.)

27 La fabrication du tabac, rendue libre par l’Assemblée constituante, fut mise en régie par un décret du 29 décembre 1810.


Remerciements : David Hart

 

 

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Gustave de Molinari (1819 - 1912) est un économiste belge. Disciple de Frédéric Bastiat, il est considéré comme le fondateur de l'anarcho-capitalisme. Il était partisan du libre-échange laissé à sa propre impulsion. Les Soirées de la rue Saint Lazare ont été écrites au lendemain de la Révolution de 1848 quand des politiciens socialistes sont arrivés au pouvoir et ont essayé de mettre en place le premier État-providence moderne de l’histoire.
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