|
|
 
Récemment traduit en français et publié aux
Belles Lettres, le best seller américain de celui qui se décrit
comme un philosophe du hasard vaut le détour.
D’abord parce qu’il est facile à lire et que l’on
tourne les pages sans aucune difficulté, parce qu’on y
découvre ou re-découvre de très nombreux auteurs comme
Popper, Hayek, Mandelbrot mais aussi parce que l’auteur y secoue un
certain nombre de dogmes en cette période de crise financière.
L’auteur n’y va pas par quatre chemins : en gros, on essaye
d’appliquer des méthodes d’analyse de la
réalité beaucoup trop simplistes pour expliquer des
phénomènes très complexes qui leur échappent
complètement. C’est ainsi que la plupart des gens se laissent
aller à croire que le monde est linéaire et que la
méthode du rétroviseur (l’analyse du passé
permettrait de prévoir l’avenir) explique tout. Du coup,
beaucoup se laissent surprendre par l’apparition brutale et
imprévisible de ces fameux cygnes noirs qu’il définit
exactement ainsi : c’est « un événement
qui présente les trois caractéristiques suivantes :
premièrement, il s’agit d’une aberration; de fait il se
situe en dehors du cadre de nos attentes ordinaires, car rien dans le
passé n’indique de façon convaincante qu’il ait des
chances de se produire. Deuxièmement, son impact est extrêmement
fort. Troisièmement, en dépit de son statut d’aberration,
notre nature humaine nous pousse à élaborer après coup
des explications concernant sa survenue, le rendant aussi explicable et
prévisible » (p. 10). La crise financière actuelle
en est le parfait exemple ou la guerre au Liban dont on prévoyait
initialement qu’elle ne durerait que quelques semaines, au pire
quelques mois. Idem pour le succès de l’auteur d’Harry
Potter ou celui de l’auteur lui-même!
Pour Taleb, il y a deux mondes : celui du Mediocristan et celui de
l’Extrêmistan. Peu de phénomènes humains concernent
le premier (la taille, le poids, etc.) alors que le second est, selon
l’auteur, celui de toutes sortes d’événements
singuliers et particuliers comme la richesse, le revenu les ventes de livre
par auteur, […] le nombre de morts occasionné par la guerre etc.
C’est ce monde qui doit nous concerner davantage plutôt que celui
qu’il décrit comme le monde du « collectif, du
routinier, de l’évident » et surtout du
« prévu » (p. 66). C’est dans
l’Extrêmistan que surviennent ces fameux cygnes noirs.
L’auteur consacre alors de nombreuses pages à décrire ce
phénomène ainsi que les raisons pour lesquelles
l’être humain a tendance à les occulter. Cela
l’amène à critiquer de façon très
pertinente toutes sortes de prévisions, notamment celles des
financiers, qui s’appliquant à des phénomènes de
l’Extrêmistan ont le défaut d’être fausses et
plus encore de nous faire croire que nous vivons dans un monde
modélisable et statistiquement prévisible. Et c’est
là que l’auteur est le plus virulent, à savoir
qu’il accuse les intellectuels et les experts de nous maintenir dans
cette croyance qui ne peut qu’être désastreuse et qui nie
tout simplement le fait que le futur est imprévisible.
Cette critique ainsi que celle qui consiste à dire que les
méthodes de connaissance peuvent différer selon les domaines
étudiés sont extrêmement intéressantes et posent
des questions essentielles.
On peut cependant s’interroger sur la pertinence de cette distinction
entre le Mediocristan et l’Extrêmistan qui oppose les questions
de taille, de poids chez les êtres humains à celles de la taille
des planètes, des différences de taille d’une
espèce à l’autre. L’auteur, en bon sceptique,
reconnaît lui-même que ces deux catégories ne sont que
d’extrêmes approximations mais que ce qui les distingue
c’est le fait que dans l’une des cygnes noirs peuvent
apparaître alors que dans l’autre ils sont inexistants car au
moins en partie prévisibles.
On comprend ce clivage par rapport au but que s’est fixé
l’auteur, en particulier celui de démontrer
l’impossibilité de prévoir les cygnes noirs
c’est-à-dire d’appliquer des techniques de
prévision adaptées à la compréhension et à
la prévision dans l’un des mondes mais pas à
l’autre. Une autre distinction peut cependant sembler plus pertinente
ou moins approximative, à savoir celle qui distingue d’un
coté les phénomènes sociaux qui résultent de
l’action des hommes (le revenu, le pouvoir d’achat, les
marchés financiers, etc.) et de l’autre les
phénomènes naturels (la taille, les limites de poids, la taille
des planètes, etc.) ? N’est-ce pas plutôt quand on
analyse les sciences humaines qu’il est impossible de leur appliquer
les méthodes des sciences naturelles ?
Au-delà de cette distinction peut être un peu trop
approximative, l’auteur rejette avec raison la méthode de
l’induction. Nicholas Tassim Taleb dans la ligne droite du philosophe
Karl Popper, rappelle en effet que le processus de vérification (ou de
narration dans son langage) ne permet en aucun cas d’arriver à
des certitudes car ce n’est pas parce que l’on observe que tous
les cygnes sont blancs qu’ils le sont nécessairement. À
l’inverse de ce processus logique, il faut lui préférer
la « falsification ». Autrement dit s’il est
impossible de dire avec certitude que quelque chose est vrai
(vérification), on peut affirmer au contraire que quelque chose est
faux (falsification). Pour Taleb, ce qui est faux avec certitude, c’est
justement de croire que les certitudes existent.
Ce raisonnement semble très attractif car il amène à une
démarche scientifique prudente et surtout à se méfier
des prévisions qui compte tenu de l’incertitude du futur ne
constituent en aucune cas une connaissance certaine. Cependant en
érigeant en maître le scepticisme, on tombe dans un autre
travers, celui du relativisme qui balaie du champ du possible le fait de
pouvoir arriver à des certitudes de façon scientifique, y
compris dans le monde de l’Extrêmistan. Si les cygnes noirs
existent pour la simple et bonne raison que le futur reste
imprévisible, on peut regretter que l’auteur alors qu’il
cite l’économiste Friedrich Hayek (p. 240) et
l’école autrichienne, ignore tout de certaines certitudes que
l’on peut acquérir scientifiquement et qui est le propre
justement de cette école. Féru
d’épistémologie et y consacrant un chapitre entier, on
aurait pu s’attendre à ce qu’il en parle et
réconcilie ainsi science et vérité, notamment le fait
que certaines caractéristiques de ces cygnes noirs sont certaines (ce
sont tous des cygnes) même s’ils restent imprévisibles.
Qui a dit que science et prévision étaient nécessairement
synonymes !
Le livre de Taleb reste particulièrement pertinent dans la partie
critique des prévisions et de tous ceux qui fondent leur foi sur les
prévisions économiques (et on devrait a fortiori y
inclure non seulement les financiers, mais aussi nos gouvernements). En
revanche, il semble jeter le bébé avec l’eau du bain en
refusant tout savoir et toute connaissance scientifique touchant à
l’existence de « cygnes noirs », en dépit
de leur apparition imprévisible.
Cécile
Philippe
Institut Economique
Molinari
Cécile
Philippe est le directeur de l’Institut Economique Molinari, un
organisme de recherche et d'éducation visant à entreprendre et
à stimuler l'approche économique dans l'analyse des politiques
publiques. Il a été baptisé du nom de Gustave de
Molinari, économiste et journaliste franco-belge qui a oeuvré
toute sa vie à promouvoir cette approche.
|
|