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Le mirage de l'inflation

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Extrait des Archives : publié le 11 novembre 2012
4826 mots - Temps de lecture : 12 - 19 minutes
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Il m'a paru nécessaire d'avertir le lecteur, de temps en temps, que tel résultat serait la conséquence de telle politique « à supposer qu'il ne se produise pas d'inflation ». Dans les chapitres consacrés aux travaux publics et au crédit, j'ai annoncé qu'il me fallait surseoir à l'étude des complications que l'inflation peut introduire dans tous ces problèmes. Mais les faits et la politique monétaires sont liés si intimement, et parfois d'une façon tellement inextricable, au processus économique que cette dissociation des phénomènes, même due aux nécessités de l'exposition, était difficile. C'est pourquoi, dans les chapitres traitant des conséquences des diverses interventions gouvernementales ou syndicales sur l'emploi, le profit ou la production, il fallut cependant faire une étude immédiate des incidences que peuvent avoir sur ces facteurs les différentes politiques monétaires.

 

Avant d'étudier les conséquences de l'inflation sur quelques cas particuliers, voyons quelles sont ses conséquences d'une manière générale. Et auparavant, essayons de nous demander pourquoi on a constamment fait appel à elle, pourquoi elle a de tout temps été populaire, pourquoi la musique enchanteresse de cette sirène a séduit les gouvernements de tous les pays les uns après les autres, et les a menés finalement sur le chemin du désastre économique.

 

L'illusion la plus évidente et pourtant la plus ancienne qui a conduit à l'inflation, c'est la confusion entre la « monnaie » et la richesse. Il y a près de deux siècles, A. Smith écrivait déjà : « Que la richesse consiste en monnaie, en or ou en argent, c'est là une notion populaire qui, tout naturellement, provient du double rôle de la monnaie, laquelle est à la fois instrument d'échange et mesure de la valeur... S'enrichir, c'est acquérir de la monnaie ; richesse et monnaie sont, dans le langage courant, considérées dans tous leur sens comme synonymes ».

 

La véritable richesse est, naturellement, celle que l'on produit et consomme : les aliments que nous mangeons, les vêtements que nous portons, les maisons que nous habitons. Ce sont les chemins de fer, les routes, les autos, les chantiers de construction navale et les usines d'aviation, les écoles, les églises, les théâtres, les pianos, la peinture et les livres. Pourtant, telle est l'ambiguïté des mots richesse et monnaie, que ceux-là mêmes qui sont conscients de cette confusion s'y laissent aller de nouveau au cours de leur raisonnement. Chacun sait que s'il touchait davantage de monnaie il pourrait acheter plus de choses ; s'il avait deux fois plus d'argent, il pourrait acheter deux fois plus d'objets ; s'il en avait trois fois plus, il « vaudrait » trois fois plus.

 

E beaucoup en tirent la conclusion, qui paraît évidente, que si l'État fabriquait plus de papier-monnaie et le distribuait à tous, chacun de nous serait beaucoup plus riche.

 

Voilà comment raisonnent les inflationnistes les plus naïfs. D'autres, qui le sont moins, comprennent que si les choses étaient aussi simples, l'État, pour résoudre toutes nos difficultés, n'auraient qu'à imprimer des billets. Ils ont l'intuition qu'il y a quelque erreur là-dessous ; aussi sont-ils prêts à poser des limites à cet accroissement de billets qu'ils souhaitent voir créer par le Gouvernement : qu'on en imprime juste assez pour compenser ce déficit ou boucher le trou.

 

Le pouvoir d'achat est sans cesse insuffisant, croient-ils, parce que l'industrie ne donne pas assez d'argent aux ouvriers pour leur permettre, comme consommateurs, d'acheter ce qu'ils ont produit. Il y a donc un manque mystérieux quelque part. Certains vous le « démontreront » grâce à des équations. Dans l'un des membres de leur équation, ils comptent un terme donné une seule fois, tandis que dans l'autre membre, sans le savoir, ils inscrivent le même terme plusieurs fois. Il en résulte un écart alarmant entre ce qu'il dénomment le paiement A et les paiements A+B. Ils se mettent alors à faire campagne, déploient des drapeaux flamboyants, et pressent le gouvernement d'émettre de nouveaux billets ou d'ouvrir de nouveaux crédits pour qu'on puisse faire les payements B, jusque-là défaillants.

 

Les apôtres plus simplistes du « crédit social » paraissent des gens ridicules, mais il y a bien d'autres écoles d'inflationnistes, à peine un peu plus savants, qui nous offrent des projets dits scientifiques, proposant d'émettre juste assez de papier-monnaie ou de crédit pour remédier au prétendu déficit ou écart chronique, ou périodique, dont ils ont déterminé le montant.

 

2

 

Les inflationnistes les plus éclairés reconnaissent que tout gonflement du volume de la monnaie réduit le pouvoir d'achat de chaque unité monétaire, autrement dit qu'il fait monter le prix de toutes les marchandises. Mais cela ne les trouble pas. Au contraire, c'est pour cette raison même qu'ils réclame l'inflation. Certains vous démontrent que les pauvres débiteurs vont être en meilleure posture vis-à-vis des riches créanciers. D'autres croient que cela va donner une impulsion à l'exportation. D'autres enfin pensent que c'est une mesure excellente pour guérir une dépression, donner un « coup de fouet » à l'industrie, et réaliser le plein emploi [1].

 

Les théories qui expliquent de quelle manière les quantités accrues de monnaie, y compris le crédit bancaire, affectent les prix, sont innombrables. Les unes, comme nous venons de le voir, s'imaginent que la quantité de monnaie peut s'enfler indéfiniment sans influencer les prix. Elles ne considèrent ce gonflement monétaire que comme un « pouvoir d'achat » généralisé, ce qui permet à chacun d'effectuer des achats plus nombreux qu'avant. Alors, de deux choses l'une, ou bien ils ne réfléchissent pas que l'ensemble des consommateurs ne peut trouver à se procurer deux fois plus de marchandises que si la production a augmenté elle-même du double, ou bien ils s'imaginent que le seul obstacle qui s'oppose à une production accrue n'est pas le manque de main-d'œuvre, le nombre réduit des heures de travail, ou l'insuffisance de capacité productrice, mais simplement le manque de moyens monétaires, et ils affirment que si les gens veulent des marchandises et ont assez d'argent pour les acheter, celles-ci seront fabriquées automatiquement.

 

Un second groupe, et il compte dans son sein des économistes éminents, défend la théorie pour ainsi dire mécanique de la monnaie, selon laquelle c'est la quantité de monnaie qui détermine les prix.

 

D'après eux, toute la monnaie qui circule dans un pays sert à payer toutes les marchandises de ce pays. Il s'ensuit que la valeur de la quantité totale de la monnaie, multipliée par sa « vitesse de circulation », doit toujours être égale à la valeur de la quantité totale de marchandises achetées. La valeur de l'unité monétaire (à supposer qu'aucun changement ne se produise dans la vitesse de circulation) doit donc varier exactement et en raison inverse du montant total de la monnaie mise en circulation. Si vous doublez la quantité de monnaie et de crédit bancaire, vous doublez exactement d'autant le niveau des prix ; triplez-la et vous le triplez exactement ; multipliez la quantité de monnaie n fois et vous aurez multiplié n fois aussi le prix des prix des marchandises.

 

Il faudrait trop de place pour dénoncer ici toutes les erreurs de jugement que comporte cette thèse en apparence plausible [2]. Nous allons au contraire essayer de voir pourquoi et comment un accroissement de la quantité de monnaie produit une montée des prix.

 

Un accroissement dans la quantité de monnaie ne se produit que pour des raisons spécifiquement déterminées. Elle peut provenir du fait que le gouvernement dépense plus qu'il ne peut ou ne veut le faire, par le produit des impôts (ou des valeurs du Trésor que les épargnants veulent acquérir sur leurs économies existantes). Supposons, par exemple, que l'État imprime des billets pour pouvoir s'acquitter de ce qu'il doit aux fournisseurs de guerre. Le premier résultat de l'opération est que les fournitures de guerre vont monter, et que les fournisseurs de guerre et leurs employés auront entre les mains plus de monnaie qu'avant. (De même que dans notre chapitre sur la fixation des prix, nous différions, pour simplifier, les complications apportées par l'inflation, nous passons maintenant sur les complications qu'implique la politique du contrôle gouvernemental des prix. Quand nous nous y arrêterons, nous constaterons qu'elles ne modifieront pas l'essentiel de notre analyse. Elles conduisent simplement à une sorte d'inflation retardée, qui réduit ou cache quelques-unes des premières conséquences tout en aggravant les suivantes.)

 

Les fournisseurs de guerre et leurs employés vont donc être dotés de revenus en argent plus élevés. Ils vont les dépenser suivant leurs besoins pour acheter marchandises et services. Grâce à cette demande accrue, ceux qui les leur procurent vont pouvoir augmenter leur prix. Et comme leurs ressources accrues leur permettent de payer ces prix forts, ils n'hésiteront pas à la faire plutôt qu'à se passer d'acheter ; car ayant davantage d'argent, chaque dollar aura moins de valeur subjective à leurs yeux.

 

Appelons ce groupe de fournisseurs et leurs employés le groupe A, et ceux à qui ils achètent directement leurs marchandises et services accrus, le groupe B. Ce dernier, en conséquence de la montée des prix, va à son tour acheter davantage de marchandises et de services à un troisième groupe C.

 

Le groupe C, à son tour, élèvera ses prix et aura plus d'argent pour acheter au groupe D, et ainsi de suite, jusqu'à ce que cette montée des prix et des revenus se soit virtuellement mise à couvrir toute la nation.

 

Quand le processus sera complètement achevé, presque tout le monde aura un revenu en monnaie plus élevé. Mais (si nous supposons que la production des services et marchandises n'a pas augmenté) les prix de ces marchandises et services auront augmenté dans la même proportion, et la nation, elle, ne sera pas plus riche qu'avant.

 

Ce qui ne veut pas dire, cependant, que le revenu et la richesse relative ou absolue de chacun sera la même qu'antérieurement. Au contraire, le processus de l'inflation modifiera certainement de manière très différente les fortunes d'un groupe par rapport à celles d'un autre groupe. Ce sont les groupes qui seront les premiers à recevoir cet argent supplémentaire qui seront les plus avantagés. Les revenus en argent du groupe A, par exemple, augmenteront avant même que les prix ne montent, si bien qu'ils pourront acheter d'autant plus de marchandises. Le revenu en argent du groupe B lui sera alloué plus tard, alors que les prix auront déjà quelque peu monté, ce groupe B pourra aussi acheter des marchandises dans de bonnes conditions. Toutefois, pendant ce temps, les groupes qui n'ont pas encore vu leurs revenus grandir sont cependant obligés de payer plus cher les choses qu'ils achètent, puisque les prix ont monté, ce qui veut dire qu'ils voient baisser leur niveau de vie.

 

On peut rendre plus clair encore ce processus par une série d'exemples chiffrés. Divisons arbitrairement l'ensemble économique entre 4 groupes principaux de producteurs A, B, C, D, qui reçoivent les avantages de l'inflation dans cet ordre. Quand le revenu du groupe A est déjà monté de 30 %, les prix des objets qu'ils achètent n'ont pas encore bougé. Au moment où le revenu du groupe B est monté de 20 %, les prix se sont élevés seulement de 10 %. Mais quand le revenu du groupe C est monté de 10 %, les prix, eux, en sont à 15 %. Et quand le revenu du groupe D n'a pas encore bougé, les prix qu'il leur faut payer pour ce qu'ils achètent ont monté de 20 %. En d'autres termes, les gains que les premiers groupes de production retirent de l'inflation par des prix et des salaires accrus sont nécessairement acquis aux dépens des pertes supportées (comme consommateurs) par les derniers groupes de producteurs, qui pourront cependant augmenter leurs prix et salaires.

 

Il peut très bien se produire, si l'inflation subit un temps d'arrêt après quelques années, qu'en définitive se produise un accroissement moyen, disons de 25 % des revenus, et un accroissement correspondant des prix, tous deux assez équitablement répartis entre tous les groupes. mais cela n'effacera pas les gains et les pertes de la période de transition. Le groupe D, par exemple, même si son revenu et ses prix ont enfin monté de 25 %, ne pourra, en définitive, acheter que la même quantité de marchandises et services qu'avant le début de l'inflation. Il ne pourra jamais rattraper la perte subie durant la période où son revenu et ses prix n'avaient pas monté, bien qu'il eût à ce moment à payer les 30 % de hausse sur les marchandises et services qu'il achetait aux autres groupes de fabricants de la communauté A, B, et C.

 

3

 

L'on voit ainsi que l'inflation s'avère être un exemple de plus pour illustrer notre leçon essentielle. Elle peut, en vérité, profiter pour un moment à quelques groupes, mais seulement au détriment des autres. Et à la longue, elle cause de grands ravages à l'ensemble de la communauté économique.

 

Même une inflation très relative et légère détraque la structure de la production. Elle hypertrophie certaines industries et en anémie d'autres. Elle implique un gaspillage du capital et son mauvais emploi. Lorsque l'inflation s'arrête ou marque un temps d'arrêt, le capital mal investi, que ce soit sous forme de machines, d'usines ou de bureaux, ne peut plus donner d'intérêt et perd une grande part de sa valeur.

 

Et il n'est pas possible non plus d'arrêter doucement l'inflation, ce qui permettrait d'éviter une dépression trop forte. Il n'est même pas possible de mettre fin à l'inflation une fois qu'elle est commencée, à quelque point fixé d'avance ou quand les prix ont atteint le niveau qu'on avait désiré d'un commun accord, car les forces politiques, autant que les forces économiques, auront cessé d'être contrôlables. Vous ne pouvez affirmer que la hausse des prix par l'inflation doit être de 25 %, sans que quelqu'un ne vous rétorque que votre démonstration vaut aussi bien pour une augmentation deux fois plus forte, soit 50 %, et quelqu'un d'autre quatre fois plus forte, soit de 100 %. Et les partis politiques qui l'ont préconisée, et en ont bénéficié, insisteront pour qu'on la maintienne.

 

En outre, en période d'inflation, il est impossible de garder le contrôle de la valeur de la monnaie. Car, nous l'avons vu, le système ne s'engendre pas de façon purement mécanique. Vous ne pouvez dire à l'avance par exemple, que si la quantité de monnaie s'accroît de 100 %, l'unité monétaire perdra 50 % de sa valeur, car, nous le savons, la valeur de la monnaie dépend surtout des évaluations subjectives des hommes qui la possèdent. Et ces évaluations ne dépendent pas seulement de la quantité que chacun en détient. Elle dépend aussi de la qualité de la monnaie. En temps de guerre, la valeur de l'unité monétaire d'une nation, non rattachée à l'or, s'élèvera sur le marché des changes avec la victoire et tombera avec la défaite, sans tenir compte des changements survenus dans le volume de sa circulation. L'évaluation présente dépend parfois de l'impression qu'on a de ce que sera son volume futur. Et, comme il arrive pour les opérations spéculatives dans les Bourses de marchandises, chacun voit l'évaluation qu'il donne à la monnaie subir l'influence, non seulement de sa propre opinion, mais de ce qu'il croit que sera celle des autres.

 

Tout cela explique pourquoi, lorsqu'une fois la super-inflation est installée, la valeur de l'unité monétaire décroît à un rythme beaucoup plus rapide que la quantité de monnaie ne s'accroît réellement, ou ne risque de s'accroître. Quand on atteint ce stade, le désastre n'est pas loin d'être complet, et l'on en est à la banqueroute.

 

4

 

Et pourtant, l'engouement pour l'inflation ne cesse pas. On dirait qu'aucun pays n'est capable de profiter de l'expérience d'un autre, et qu'aucune génération n'est capable d'apprendre la leçon à tirer des souffrances de ses prédécesseurs. Chaque génération, chaque pays, poursuit le même mirage. Chacun cherche à étreindre cette rose de Jéricho qui se fond en poussière et en cendres dans la main. Car il est dans la nature même de l'inflation de donner naissance à des illusions sans nombre.

 

De nos jours l'argument favori en faveur de l'inflation est qu'elle va remettre en marche les rouages de l'industrie, qu'elle va nous sauver des pertes irréparables de la dépression et du chômage et nous apporter le « plein emploi ».

 

Ce raisonnement dans sa forme la plus simpliste repose toujours sur la fameuse et immorale confusion entre la monnaie et la véritable richesse. Il affirme qu'on va recréer un nouveau pouvoir d'achat et que les effets bienfaisants de ce nouveau pouvoir d'achat vont se multiplier et s'étendre en cercles de plus en plus larges comme ceux que fait une pierre jetée dans l'eau. Le véritable pouvoir d'achat n'est pas là, nous l'avons vu ; il consiste à fabriquer de nouveaux produits. Il ne peut être accru simplement parce qu'on aura frappé de nouvelles pièces, ou imprimé de nouveaux papiers appelés dollars. Dans une économie d'échange, le processus fondamental consiste en ce que A échange les produits qu'il vient de fabriquer contre ceux que B vient de fabriquer aussi [3].

 

Ce que l'inflation accomplit vraiment, c'est qu'elle change les rapports entre les prix et les coûts de production. On lui demande avant tout de faire monter les prix des marchandises en fonction des salaires, afin de restaurer le produit et encourager l'investissement de capitaux dans les secteurs où se trouvent des ressources oisives, rétablissant ainsi un rapport possible entre les prix et les coûts de production.

 

Il est facile de comprendre qu'on obtiendrait ce résultat beaucoup plus facilement et plus honnêtement par une réduction du taux des salaires. Mais les partisans les plus savants de l'inflation vous démontrerons que, pour des raisons politiques, c'est une chose tout à fait impossible. Ils vont même parfois plus loin et ils accusent ceux qui, pour tenter de résorber le chômage proposent de réduire les salaires, d'être « contre la classe ouvrière ». Pourtant ce qu'ils proposent, eux, disons-le tout net, c'est de la tromper, puisqu'ils préconisent de réduire les salaires réels (c'est-à-dire le pouvoir d'achat) par une augmentation des prix.

 

Ils oublient que la classe ouvrière est maintenant très avertie des problèmes du travail. Les syndicats les plus puissants qui la dirigent possèdent des corps d'économistes qui suivent les indices des prix et qui ne laissent pas tromper l'ouvrier ; dans les conditions actuelles, la tactique qu'ils préconisent est incapable d'atteindre leurs buts économiques et politiques. Car ce sont précisément les syndicats les plus puissants, ceux dont les salaires auraient besoin d'être le plus réduits, qui lutteront le plus pour les faire monter jusqu'au niveau de n'importe quelle hausse de l'indice du coût de la vie. Tant que cette influence des puissants syndicats prévaudra, les relations entre les salaires et les prix seront paralysées. Et l'échelle des salaires, dont la structure est déjà déformée, le sera de plus en plus, car la grande masse des travailleurs non syndiqués, dont les taux de salaires, même avant l'inflation n'étaient pas au niveau de ceux des autres (et peuvent même avoir encore été indûment réduits de par l'intransigeance des syndicats) seront encore plus déprimés pendant la période de transition à cause de la montée des prix.

 

5

 

Les avocats les plus retors de l'inflation, en bref, ne sont pas sincères. Ils ne défendent pas leur cause avec une totale franchise et ils finissent par se duper eux-mêmes. Ils commencent par vous parler de papier-monnaie, tels les plus naïfs des inflationnistes, comme si c'était une forme de la richesse qu'on puisse créer à volonté sur la presse à billets. Ils discutent gravement de ce « multiplicateur » grâce auquel chaque nouveau dollar imprimé et dépensé par l'État devient comme par magie l'équivalent de plusieurs autres dollars qui s'ajoutent à la richesse du pays.

 

En somme, ils détournent l'attention du public et la leur des causes réelles de la dépression actuelle. Car ces causes, la plupart du temps, résident dans un déréglage des rapports salaires-coûts-prix, du mauvais ajustement entre les salaires et les prix, entre les prix des matières premières et celui des produits finis, ou entre un prix et un autre, entre un salaire et un autre. Il y a toujours quelque point ou ce déréglage a supprimé le stimulant à la production ou a paralysé celle-ci, et étant donné l'interdépendance organique de notre économie d'échange, la crise se propage. La production ne pourra repartir tant que l'on n'aura pas corrigé ces ajustements défectueux.

 

Certes, il est vrai que l'inflation peut parfois les corriger, mais c'est une méthode violente et dangereuse. Car les corrections qu'elle introduit ne sont pas faites ouvertement et honnêtement, mais grâce à une illusion. C'est comme si l'on vous faisait lever une heure plus tôt, en vous faisait croire qu'il est 8 heures quand il en est 7. Ce n'est d'ailleurs peut-être pas pure coïncidence si notre monde moderne a eu besoin d'imposer ce mensonge d'avancer toutes ses pendules d'une heure pour obtenir le résultat d'un lever plus matinal, et s'il est également contraint d'avoir recours à l'inflation pour obtenir un résultat analogue en matière économique.

 

Car l'inflation tend un voile d'illusions sur tous le processus économique. Elle trompe presque tout le monde, même ceux qui souffrent par elle. Nous avons tous l'habitude de compter notre richesse et mesurer notre revenu en termes de monnaie. Cette habitude mentale est si profonde que même les économistes de profession et les statisticiens ne peuvent rompre avec elle. Ce n'est pas tâche facile que de se représenter toujours les rapports économiques en termes de marchandises réelles et de bien-être réel. Quel est celui d'entre nous qui ne se sent pas plus fier et plus riche quand on lui dit que le revenu national a doublé (évalué en dollars, naturellement) par comparaison avec celui d'avant l'inflation ? Même le petit employé qui gagnait 25 dollars par semaine et qui en gagne maintenant 35 croit qu'il est plus riche en quelque manière, bien que la vie soit deux fois plus chère, que lorsqu'il en gagnait 25. Certes, il n'est pas aveugle et il voit bien que la vie a monté. Mais il n'est pas non plus aussi conscient de sa véritable situation qu'il ne l'eût été si le coût de la vie n'avait pas changé, et qu'on eût réduit son salaire en monnaie, de manière à ne lui laisser que le même pouvoir d'achat diminué qu'il a aujourd'hui, avec son salaire plus élevé, et cela par suite de la hausse des prix.

 

L'inflation est pour lui l'autosuggestion, l'hypnotisme, l'anesthésique qui a émoussé la douleur de l'opération. L'inflation est l'opium du peuple.

 

6

 

C'est là d'ailleurs sa fonction politique. C'est en effet parce que l'inflation brouille tout, que nos gouvernements de moderne économie dirigée y ont recours si fréquemment. Nos avons vu au chapitre IV, pour ne prendre qu'un exemple, qu'il est faux de croire que de nouveaux travaux publics créent forcément du travail. Si on les paie avec le produit de l'impôt, alors avons-nous constaté, chaque dollar dépensé par l'État pour ces travaux est pris dans la poche du contribuable, qui ne l'a plus pour faire face à ses propres dépenses, si bien que, pour tout emploi ainsi créé par l'État, un emploi privé se trouve détruit.

 

Mais supposons que les travaux publics ne soient pas financés par les impôts. Supposons qu'ils le soient par un déficit des finances publiques, c'est-à-dire par l'emprunt ou par le jeu de la presse à billets. Alors le résultat que nous venons de décrire semble ne pas se produire. Ces travaux publics paraissent devoir être couverts par un « nouveau » pouvoir d'achat. On ne peut vraiment pas soutenir qu'il a été pris sur les contribuables, et pour l'instant la nation paraît avoir obtenu quelque chose pour rien.

 

Mais appliquons notre leçon et voyons les conséquences plus lointaines. Il faudra bien, tôt ou tard, rendre l'argent emprunté. L'État ne peut indéfiniment accumuler dettes sur dettes, sinon il fera banqueroute, comme l'observait en 1776 Adam Smith :

 

« Quand les dettes d'un État se sont accumulées jusqu'à une somme donnée, il y a peu d'exemples, me semble-t-il, qu'elles aient été payées honnêtement et complètement. Pour en affranchir le Trésor, si jamais on y est parvenu, il a toujours fallu faire banqueroute, parfois ouvertement, mais toujours effectivement, quoique par de prétendus payements ».

 

Donc, quand l'État en vient à rembourser la dette qu'il a contractée pour réaliser de grands travaux publics, il lui faut augmenter les impôts au-delà de ce qu'il a dépensé. Et à ce moment, nécessairement, il supprime par cela même plus de travail qu'il n'en a créé. Ces impôts supplémentaires, non seulement enlèvent au contribuable un pouvoir d'achat correspondant, mais en outre, ils découragent la production, réduisant d'autant la richesse et le revenu global du pays.

 

La seule façon d'échapper à cette conclusion serait de supposer (comme le font naturellement les apôtres des dépenses sans fin) que les hommes politiques au pouvoir ne feront ces dépenses que pour parer à ce qui, sans cela, serait une période de dépression ou de déflation, et qu'ils rembourseront ces dettes aussitôt que l'on retrouvera une période qui, autrement, serait une période de boom ou d'inflation. Ceci n'est qu'une trompeuse hypothèse, car malheureusement les hommes politiques au pouvoir n'agissent jamais ainsi, tant sont précaires les prévisions économiques et fortes les pressions politiques.

 

Les dépenses budgétaires par le déficit systématique donnent naissance à des intérêts si puissamment organisés qu'ils en demandent la maintien à tout prix.

 

Si l'on ne cherche pas honnêtement le moyen de s'acquitter de cette dette grossie par le temps et si, au lieu de cela, on persiste à recourir à l'inflation, alors on en provoque les résultats que nous avons déjà décrits. Car dans l'ensemble le pays ne peut rien avoir pour rien. L'inflation est elle-même une forme d'impôts, c'en est d'ailleurs la plus mauvaise, et celle qui pèse le plus lourdement sur les plus faibles. Quand on vous soutient que l'inflation touche tout le monde et de façon équivalente (ce qui, nous l'avons vu, n'est jamais vrai), on pourrait répondre que ce serait exactement comme de mettre une taxe générale et légère sur toutes les ventes, la même sur le lait et le pain que sur les diamants et les fourrures. L'on pourrait également dire qu'elle équivaut à une simple taxe, de même pourcentage pour tous et sans aucune exception, sur tous les revenus. Ce serait un impôt non seulement sur toutes les dépenses, mais aussi sur l'épargne et sur l'assurance-vie. Ce serait en fait un simple impôt sur le capital, sans exception, et pour lequel le pauvre aurait à payer le même pourcentage que le riche.

 

Mais l'inflation cause pis que cela car, nous l'avons vu, elle ne peut pas toucher tout le monde également. Il y en a toujours qui souffrent plus que d'autres. En proportion, elle affecte souvent le pauvre plus que le riche. Car elle est une sorte d'impôt qui échappe au contrôle des autorités. Elle frappe dans toutes les directions selon son caprice. Le taux du prélèvement qu'elle opère n'est pas fixe et ne peut être prévu. Nous savons ce qu'il est aujourd'hui, nous ignorons ce qu'il sera demain, et demain nous ne saurons pas ce qu'il sera le jour suivant.

 

Comme tout autre impôt, nous devons tous tenir compte de l'inflation pour prendre des décisions aussi bien pour notre dépense personnelle que pour nos affaires. Elle décourage les qualités de prudence et d'économie. Elle encourage le gaspillage, le jeu, les prodigalités de toutes sortes. Sa nature est telle qu'elle rend la spéculation plus avantageuse que la production. Elle déchire le tissu des rapports normaux d'une économie stable. Ses injustices sans excuse entraînent ceux qu'elle atteint vers des palliatifs désespérés. Elle sème es germes du fascisme et du communisme. Elle incite les peuples à réclamer des contrôles totalitaires. Elle s'achève invariablement dans l'amer désenchantement et dans l'écroulement de toute l'économie.

 

Notes

 

[1] C'est, résumé à l'essentiel, la théorie des keynésiens. J'ai analysé cette théorie en détail dans The Failure of « New Economics » (New Rochelle, N.Y. : Arlington House, 1959). (Note de l'édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).

 

[2] Le lecteur que cette question intéresse pourra consulter les volumes de B.M. Anderson, La valeur de la monnaie (1917, nouvelle édition 1936) ou Ludwig Von Mises, La théorie de la monnaie et du crédit (éditions américaines 1935, 1953) [ou le livre de l'auteur de ces lignes, The Inflation Crisis, and How to Resolve It (New Rochelle, N.Y. : Arlington House, 1978). (Ajout de l'édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).]

 

[3] Voir John Stuart Mill, Principes d'Économie Politique (livre III, ch. XIV, par. 2) ; A. Marshall, Principes d'Économie Politique (livre VI, ch. XIII, sect. 10) et dans Financement de la Prospérité américaine, écrit par un groupe d'économistes « Réfutation de la critique que Keynes adresse à la doctrine que l'offre crée la demande », par B.M. Anderson. [Cf. aussi le symposium édité par l'auteur de ces lignes : The Critic of Keynesian Economics (New Rochelle, N.Y. : Arlington House, 1960. (Ajout de l'édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).]

 

Remerciements : Hervé de Quengo, et traduction par Mme Gaëtan Pirou

 

 

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Henry Hazlitt (28 novembre 1894 - 8 juillet 1993) est un philosophe, essayiste, et journaliste libertarien américain. Journaliste au Wall Street Journal, à Newsweek et au New York Times, il s'est fait connaître grâce à son livre L'Économie en une leçon (en), un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l'économie de marché, basé sur Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Auteur prolifique, il est aussi l'auteur d'une œuvre majeure sur l'éthique, The Foundations of Morality.
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