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Les graines de la prochaine crise

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Publié le 02 mars 2012
1379 mots - Temps de lecture : 3 - 5 minutes
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Rubrique : Editoriaux

 

 

 

 

Le temps des satisfecits étant vite oublié, les réactions et les doutes se multiplient à propos des injections massives de liquidité de la BCE, en dépit des résultats indéniables qui lui sont accordés. À tout seigneur, tout honneur, l’éditorial du Financial Times estime « stupide » de penser que le LTRO (opération de refinancement à long terme) résoudra la crise. Les banques préféreront appliquer des emplâtres sur leurs bilans malades plutôt que de traiter l’affection sous-jacente, prédit le journal en connaisseur. La BCE, conclut-il, ne peut que gagner du temps.


Plus de 1.000 milliards d’euros auront été injectés en deux mois dans le système bancaire européen par la BCE, les banques ayant toute latitude pour utiliser ces fonds comme elles l’entendent. Conduisant à se demander s’il est bien raisonnable de leur accorder ce privilège, en comparaison des strictes conditions qui accompagnent les plans de sauvetage des États, alors qu’il n’est pas acquis qu’ils répondent aux vœux clairement exprimés du prêteur. Quelle absurde vision nous est offerte par ce nouvel épisode de la crise, en application des dogmes libéraux.


Il est en effet aimablement conseillé aux banques de développer le crédit à l’économie réelle au sein de l’eurozone, et plus particulièrement aux petites et moyennes entreprises qui n’ont pas accès au marché directement, préférant ne pas entendre la voix de Mervyn King, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, qui vient de déclarer à une commission du parlement britannique que « l’idée que les LTRO facilitent le financement des PME est un mythe ». Les banques, en effet, poursuivent en priorité un autre lièvre et consacrent d’abord les liquidités qu’elles empruntent au financement du roulement de leurs propres dettes. Conséquence, dans le monde tel qu’il est : sans crédit, pas de croissance, et « sans croissance, les LTRO ne mènent à rien », comme a fait remarquer à Reuters Andrew Bosomworth, le directeur pour l’Allemagne de Pimco, le fonds américain géant spécialisé dans le négoce de la dette souveraine ! Dans les cénacles sérieux, un grand scepticisme règne à propos de l’irrigation de l’économie par des crédits bancaires à la suite des deux LTRO.


Les banques italiennes et espagnoles se sont de leur côté mobilisées pour une autre cause, avec pour mission de détendre le marché obligataire en achetant des titres de la dette de leur pays. Après avoir, lors du premier LTRO, emprunté à elles seules près de la moitié des liquidités déversées par la BCE, elles auraient récidivé en empruntant cette fois-ci près des deux tiers (chiffre à confirmer). Elles reproduisent ainsi une situation à la Grecque, dont on voit les conséquences pour les banques quand les choses tournent mal, avec la nécessité d’être renflouées d’urgence pour ne pas couler à pic.


Sans évoquer de tels extrêmes, les commentaires font apparaître la crainte que la détente du marché de la dette souveraine puisse réduire la pression exercée sur les gouvernements pour diminuer leurs déficits. À rapprocher des efforts que ceux-ci font actuellement pour assouplir les contraintes de réduction du déficit qui leur sont imposées ou pour que soient créées les conditions d’une relance de l’économie en appliquant des recettes libérales, surréalistes dans le contexte actuel (pardon, André Breton).


Mais les interrogations se sont multipliées à propos d’autres aspects de l’opération de la BCE, à peine celle-ci terminée. La première porte sur le remboursement des prêts dans trois ans, laissant déjà poindre l’idée que celle-ci pourrait être amenée à devoir en financer le roulement à l’échéance. Sur un registre similaire, Peter Sands, un dirigeant de Standard Chartered Bank, a déploré dans le Financial Times l’absence de toute stratégie de sortie de la BCE, avertissant qu’elle « semait les graines de la prochaine crise ». Dans le même esprit, enfin, il est également craint que les banques deviennent trop dépendantes de ces abondantes liquidités à bon marché et que cela ne les démotive pour renforcer leurs fonds propres.


La seconde interrogation porte sur l’éventualité d’un LTRO III sans attendre, au cas où les objectifs des deux premiers ne sont pas atteints, en particulier s’il n’est pas enregistré d’accroissement significatif des crédits aux entreprises. En dépit de la déclaration définitive de Mario Draghi au Frankfurter Allgemeine Zeitung, selon laquelle il n’en était pas question, même si la situation des banques devait à nouveau se détériorer a-t-il ajouté de manière restrictive. C’est ce que souligne par exemple But Jürgen Michels, économiste pour l’Europe à Citibank. Le parallèle avec la Fed et la Banque d’Angleterre s’impose, toutes les deux restant sur le qui-vive, condamnées à renouveler les mesures de quantitative easing (les achats de titres de la dette de leur gouvernement) qu’elles ont déjà réalisées, sans que leurs efforts de relance soient couronnés de succès. Au mieux, elles maintiennent le navire à flot.


Une autre comparaison s’impose à cet égard, cette fois-ci avec la Banque du Japon, dont les interventions de cette nature se sont multipliées au fil des ans, sans parvenir à relancer une économie ayant sombré dans la déflation. Un phénomène appelé par Keynes de manière on ne peut plus imagée la « trappe à liquidités ». L’Europe serait en passe, si ce n’est déjà fait, de tomber dedans également, ce qui serait la pire des issues. Car l’exemple japonais montre que l’on n’en sort pas nécessairement. Un chiffre impressionnant pourrait l’accréditer : 2.750 milliards d’euros, c’est la taille du bilan de l’Eurosystème, qui dépasse ainsi de loin celui de la Fed.


Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, vient à ce sujet d’adresser une lettre à Mario Draghi, que le Frankfurter Allgemeine Zeitung (ZAG) a rendue publique. Il s’inquiète de la taille des créances au sein de ce qui est appelé « Target 2 » (Trans-European Automated Real-time Gross settlement Express Transfer system), le système de règlement interne à l’Eurosystème dont font partie les banques centrales nationales (BCN) et la BCE, ainsi que de l’éventualité que certaines BCN ne puissent pas faire face à leurs engagements. En réalité, il proteste contre les conséquences de l’acceptation par celles-ci de collatéral de médiocre qualité, qui a pour conséquence finale de concentrer dans les comptes de la Bundesbank 500 milliards d’euros d’engagements. Il demande le retour aux critères précédents, ce qui aurait comme effet pratique d’empêcher tout LTRO III.


Sur ce même sujet, il n’est pas sans intérêt de noter la suggestion de Hans-Werner Sinn, le président de l’IFO, l’Institut de recherche économique allemand. Il propose que l’Eurosystème finance ses créances et rééquilibre les comptes entre ses composantes en émettant des covered bonds (obligations sécurisées) garanties par les actifs détenus. Une très belle illustration d’un système de recyclage des dettes risquées et du financement des anciennes par de nouvelles (les financiers ont décidément inventé le mouvement perpétuel…).


Standard & Poor’s, après Fitch, a analysé que les injections de liquidité de la BCE ne règlent pas les problèmes structurels du système bancaire européen, risquant donc – si l’on traduit les propos de l’agence de notation – d’être un coup d’épée dans l’eau. Ce que remarque aussi Michael Kemmer, de l’association des banques commerciales allemandes, qui souligne que « les LTRO ne peuvent remplacer un marché interbancaire qui fonctionne », s’appuyant sur le fait que les banques ont déposé à la BCE tous les soirs entre 450 et 500 milliards d’euros à la suite de la première opération de prêts massifs, signe de la disparition persistante de la confiance entre elles – leurs craintes maintenues sur leur solvabilité réciproque, pour parler clair – en dépit de l’action de la BCE.


Une telle avalanche d’interrogations en dit long sur la profondeur de la crise du système bancaire, que l’on avait voulu faire oublier en réduisant la crise européenne à celle de l’endettement public. À propos de celui-ci, des discussions ardues vont se poursuivre, non pas pour dégager les ressources d’une aide financière massive, sur le modèle de celle qui est attribuée aux banques, mais pour dresser un pare-feu suffisamment dissuasif pour ne pas avoir à l’utiliser. Aux dernières nouvelles, les Allemands seraient prêts à faire un geste, devant l’aimable et unanime insistance de leurs collègues du G20.


Une autre vision absurde nous est offerte par ce second volet de la crise européenne, comme l’évolution rapide de la situation espagnole le laisse déjà pressentir.




Billet rédigé par François Leclerc


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Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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brennec - 03/03/2012 à 17:58 GMT
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