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Nationalisme et rationalité

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Extrait des Archives : publié le 20 juin 2012
6604 mots - Temps de lecture : 16 - 26 minutes
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The Independent Review, Vol III, no I, 1998, publié par The Independent Institute

 

En réfléchissant aux causes et aux conséquences des conflits ethniques, je me suis souvenu d'une jeune femme qui, à une époque, tapait mes manuscrits. Avant d'avoir appris à déchiffrer mon écriture, elle confondait mes r et mes n, de telle sorte que lorsque j'écrivais "rational" [rationnel, en anglais], elle tapait "national," et vice versa. Les résultats étaient parfois assez surprenants. Cette erreur suggère une association d'idées et une question potentiellement sérieuse. Le national peut-il est rationnel ?

 

La plupart des gens penchant à gauche tendent à considérer (et à déplorer ou à mépriser) le nationalisme, ainsi que les sentiments qui le nourrissent, comme un instinct bestial, et encore pas le plus estimable. Il demeure hors du champ de la raison critique, plutôt comme un goût que l'on ne discute pas, une préférence ultime, une "passion" au sens de Hume, qui peut expliquer le comportement humain mais qui n'a pas besoin d'être, ni ne peut être, expliqué par d'autres fins ou par des préférences, plus finales, plus fondamentales.

 

Bien que j'ai de la sympathie envers cette position, je pense qu'elle expédie un peu trop vite la question. Le nationalisme, qu'il soit ou non méprisable, déplorable, est dangereux, puissant et important : il demande une plus grande considération. Une façon d'être juste envers le nationalisme est de le traiter de manière contrefactuelle. Même s'il provient d'un sentiment alimenté par des accidents historiques, il peut être intéressant d'essayer de voir si le nationalisme pourrait être le résultat d'un choix rationnel. Si tel est le cas, nous devrions être capables de trouver une théorie expliquant le phénomène du nationalisme comme si il était une réponse appropriée, voire la meilleure réponse disponible que pourraient faire des individus cherchant à maximiser leur utilité, vis-à-vis de stratégies similaires de maximisation d'utilité d'autres personnes. Pour les objectifs de cet article, j'utilise l'expression "maximisation de l'utilité" dans un sens vague, presque tautologique mais qui a le mérite de prendre en compte tout ce qu'un individu pense devoir faire, étant donnés ses moyens et l'information dont il dispose, pour obtenir la meilleure combinaison possible de toutes les choses auxquelles il donne de la valeur, qu'elles soient palpables ou non, morales ou matérielles.

 

Si nous pouvions construire une telle théorie, le nationalisme et son institution principale, l'État-nation, pourrait être représentés comme instrumentaux, servant un but, compréhensibles en termes d'individualisme méthodologique. Nous pourrions étudier l'efficacité du nationalisme à promouvoir les objectifs (maximisant l'utilité) de ceux qui l'embrassent et qui se soumettent eux-mêmes à sa discipline. Dans cet article, j'entreprendrai une expérience de pensée élémentaire. Je chercherai une théorie plausible qui, exprimée en termes de coûts et de bénéfices conçus au sens large, pourrait fournir des éléments pour répondre à la question : le national est-il rationnel ?

 

L'avantage différentiel d'une action de groupe

 

Pour que le nationalisme puisse avoir un quelconque sens de maximisation, il faut qu'il existe des situations ("jeux") d'interaction humaine dans lesquels la meilleure réponse aux actions de maximisation d'utilité attendues de la part des autres soit une action de groupe. Impossible à atteindre pour tout individu solitaire, une telle réponse n'est disponible qu'à un groupe d'individu agissant de concert. Ils doivent former un groupe, puis élaborer et se soumettre à des décisions de groupe. En retour, ils récoltent l'avantage différentiel que, par hypothèse, rapporte une telle action.

 

L'avantage, s'il y en a un, dépend d'au moins deux variables. L'une est la taille du groupe et sa composition : qui est dans le groupe et qui est laissé dehors ? Plus le groupe est grand, plus il est fort, mais peut-être aussi moins il est soudé ; et plus il est grand, plus petit est le monde extérieur que le groupe peut exploiter à son propre avantage. L'autre variable est le caractère approprié de la décision de groupe à laquelle doivent se confirmer ses membres. Comment est-elle obtenue ? Le processus, pour utiliser des catégories simplistes, est-il démocratique ou autocratique ? Comment alloue-t-il les coûts au sein du groupe, et quel est le mécanisme qui l'empêche de commettre des erreurs stupides ? Il est inutile de dire que les deux variables touchent au cœur du problème de l'existence de nations séparées, de leurs processus de choix collectif et de leur mise en application.

 

Marchandage et prise

 

Pour les objectifs de cet article, divisons toutes les interactions possibles en quatre classes exhaustives. La première est la coopération pure. Je vous aide, peut-être que vous m'aidez aussi, ou nous nous obligeons à un comportement commun. Nous profitons tous les deux du résultat, mais je n'essaie pas de faire encore mieux en marchandant ou en vous harcelant afin que vous obteniez un peu moins. La deuxième est le type d'échange dont l'idéal est la compétition parfaite. Nous nous embarquons dans une division du travail, nous gagnons tous les deux. ; peut-être aimerions nous chacun gagner un peu plus en faisant de telle sorte que l'autre partie gagne moins, mais nous sommes par hypothèse des "preneurs de prix" - les termes de l'échange ne dépendent pas de nous et ne peuvent être modifiés par aucune stratégie. Dans ces deux types d'interaction, il n'y a pas de conflit : le comportement d'un individu pour maximiser son utilité ne serait pas différent si ses choix étaient faits collectivement, pour lui et tous les autres.

 

C'est le contraire dans le cas des deux autres types d'interaction, où la stratégie influence le gain fait par chacun. Il n'est ici pas invraisemblable (bien qu'on ne puisse certainement pas démontrer que ce soit vrai) que les individus peuvent faire mieux en se soumettant à un choix collectif et en agissant en groupe. Un tel cas se présente dans tout échange qui n'est pas parfaitement compétitif et dont les termes sont négociés. L'autre cas comprend toutes les prises par la force, l'intimidation ou la fraude. Au lieu de l'échange, il offre des gains à partir du vol, de l'esclavage, du chantage [Walter Block et Murray Rothbard ont toutefois défendu la notion de chantage comme étant éthiquement permis (mais moralement condamnable) dans une société liber arienne. Voir leurs ouvrages : Défendre les indéfendables et L'Éthique de la liberté, aux Belles Lettres tous les deux. NdT] et de la conquête. La défense contre le vol, l'esclavage, le chantage et la conquête représente évidemment la contrepartie additionnelle de ces interactions. Même s'il n'est pas vrai - ou ne l'est pas toujours - que les individus adoptant dans ces "jeux" une ligne d'action collective unifiée font mieux que si chacun choisissait sa propre stratégie, la pensée dominante suppose que l'action de groupe est plus efficace. Parce que la pensée dominante ne peut pas être véritablement réfutée, il lui est accordé un crédit presque universel.

 

Les nations et ce qu'elles coûtent

 

Pour empocher le gain différentiel, il faut créer des groupes et les maintenir. Leur taille, leur forme, leur cohésion et leur mode opératoire influencent certainement leur efficacité à produire des gains ainsi que les coûts de leur formation et de leur entretien.

 

Historiquement, la forme prépondérante du groupe agissant collectivement a été la communauté linguistique, qui remplit les fonctions les plus fondamentales du groupe - inclure certains et en exclure d'autres - au moyen d'une langue commune distincte des autres langues. Que la prépondérance historique du langage, plutôt que celle du clan, de la tribu, de la race, de la classe ou de la religion, en tant que critère crucial de démarcation du groupe corresponde aux exigences de la plus grande efficacité (ou des moindres coûts) est un sujet de conjecture. Ceux qui croient à la sélection sociobiologique et qui considèrent la survie d'une institution sociale comme test de son efficacité (qui tend à être confondu avec la "survie comme test de la capacité à survivre") tendent à penser que tel est le cas. En tout état de cause, jusqu'à relativement récemment, la nation signifiait communauté linguistique, et ce n'est que depuis le dix-huitième siècle que le mot a pris une connotation politique claire.

 

En dehors de la langue, le groupe se démarque typiquement des autres par des conventions, des coutumes, des légendes partagées sur sa propre histoire, une loyauté envers un centre et par un certain degré d'exclusivité territoriale. Toutes ces caractéristiques de démarcation sont coûteuses quand il s'agit de les mettre en œuvre, de vivre avec et de les maintenir. Le coût est probablement d'autant plus élevé que le degré de cohésion requis est élevé. En règle générale, il y a un coût associé à rechercher la conformité et à éliminer l'avantage de la diversité à l'intérieur du groupe, tout comme à rechercher la diversité entre des groupes qui se dirigeraient sinon vers une conformité commune.

 

De la nation à l'État-nation

 

Maximiser l'avantage différentiel supposé du groupe par rapport à l'action individuelle en subissant les coûts de la formation et du maintien du groupe, jusqu'au point où le gain marginal du groupe cesse de dépasser le coût marginal du groupe, est par hypothèse collectivement rationnel : c'est le cours de l'action qui garantit le plus grand avantage total possible, et donc aussi le plus grand avantage pour chacun des membres du groupe. Tout membre, cependant, peut faire mieux que la moyenne du groupe s'il ne contribue pas aux coûts alors que les autres le font. Dit autrement, il est individuellement rationnel de choisir l'option du parasite si elle est possible. Si tous les membres du groupe, ou la plupart, font ainsi, les coûts ne seront pas payés et la rationalité individuelle fera avorter le résultat national collectif - c'est le résultat standard des dilemmes des prisonniers inhérents supposés caractériser toutes les situations de biens publics.

 

La même structure d'incitations, créant le dilemme, dépeint une nation agissant comme groupe discriminatoire favorisant ses membres par rapport aux autres. Supprimer l'option du parasite est supposé requérir la capacité à se faire obéir d'un agent situé au-dessus des individus. Il est par conséquent rationnel pour une nation de se transformer en État-nation. (Comment persuader les individus de faire un effort commun pour permettre cette transformation, ce qui est un problème de biens publics tout aussi grand que celui qu'il est censé résoudre, est une question que je laisserai dans les limbes. C'est une question qui n'est pas propre à l'État-nation mais qui est commune à toutes ces solutions coopératives proposées aux dilemmes des prisonniers qui dépendent de la solution coopérative à un dilemme des prisonniers préalable).

 

Le rôle d'un État-nation est d'autant plus facile et le coût de l'imposition de ses mesures est d'autant moins grand que la tentation du parasite est faible. L'affaiblir, la couvrir de honte et d'un sentiment de culpabilité, est la fonction du patriotisme sous ses nombreuses formes, qui constitue un sentiment qu'il est collectivement rationnel d'encourager. L'hostilité et la suspicion vis-à-vis des étrangers et des coutumes étrangères, comme l'amour de sa propre race, fonctionne comme si il s'agissait de moyens délibérément choisis pour surmonter le dilemme qui veut que ce qui est collectivement rationnel est individuellement irrationnel. Ce serait une erreur fonctionnaliste, toutefois, de conclure que le nationalisme virulent et déplaisant que nous voyons autour de nous, qui est bien plus vigoureux que la haine ou la solidarité de classe, est dû à la capacité du nationalisme à résoudre un dilemme social fondamental. Néanmoins il semble que, si le nationalisme n'existait pas, l'État-nation l'inventerait.

 

Des choix publics à la théorie du "choix public" [Public Choice]

 

L'État-nation, comme tout autre type d'État mais peut-être de manière plus frappante et plus cruelle, facilite, pour des choix publics d'un groupe dans son ensemble, la prise de décisions imposant des pertes à certains membres et rapportant des gains aux autres. Au contraire des résultats d'un conflit ordinaire dans lequel un participant gagne et l'autre perd parce que la force fait le droit, les choix publics effectués par l'intermédiaire du processus politique d'un État-nation sont habituellement censés apporter une contribution nette au "bien commun" ou à "l'intérêt national." La déclaration est justifiée d'une façon dans les régimes démocratiques, d'une autre dans les régimes autocratiques ou intermédiaires, mais le fondement est toujours l'affirmation gratuite que, malgré la redistribution, le choix génère un gain net d'utilité, de bien-être ou de force nationale. Ces affirmations sont en général irréfutables (quand elles dépendent de comparaisons interpersonnelles d'utilité) ou leur fausseté peut être facilement démontrée, comme dans le cas de mesures protectionnistes réduisant la richesse ou pour la plupart des autres restrictions de la liberté de contrat. La théorie du choix public a établi au-delà de tout doute raisonnable que de telles mesures sont non seulement des gaspillages en termes de richesse perdue mais, de manière plus importante, qu'elles ne sont pas des erreurs accidentelles ; au contraire, elles sont les corollaires inévitables de l'usage maximal, individuellement rationnel, de la politique, où "politique" veut simplement dire recours à un mécanisme de choix social obligatoire.

 

Un des aspects possibles de la politique distributrice, particulier à certains États-nations sans être vrai pour tous, est une propension à redistribuer les libertés, les droits et les privilèges des minorités hétérogènes vers la nationalité dominante de l'État. L'opinion actuelle des gens de gauche considère de telles politiques, qui oppriment des minorités ethniques ou religieuses, comme étant moralement plus pernicieuse que la redistribution habituelle des ressources matérielles des sous-groupes dominés vers les sous-groupes dominants. L'effet collectivement irrationnel, gaspilleur de richesses, de la redistribution des ressources matérielles a été bien établi par la recherche économique, alors que la perte infligée sur une collectivité entière par la persécution des minorités internes est plus conjectural. Il est probablement honnête de suggérer, cependant, que, à moins de les exterminer, la discrimination organisée à l'encontre d'une minorité est un comportement collectivement irrationnel, bien qu'individuellement rationnel, ou au moins possiblement rationnel, pour les membres du groupe dominant.

 

Ces choix publics distributeurs, aussi éloignés qu'ils semblent être l'un de l'autre, partagent tous la caractéristique fondamentale des dilemmes des prisonniers, à savoir que la stratégie qu'il est rationnel d'adopter pour les individus est en réalité sous-optimale. (Dans un jeu à n joueurs, la solution peut ne pas être sous-optimale pour tous les joueurs quand n est grand ; mais bénéfices total et moyen seront moindres qu'ils n'auraient pu l'être. Ce résultat définit la solution comme collectivement irrationnelle).

 

La paralysie coûteuse

 

Le conflit indécis, stérile est, je crois, le dilemme le mieux compris de ceux qui conduisent le nationalisme à l'irrationalité collective. Ce thème rebattu mérite seulement une brève récapitulation. L'avantage différentiel d'une action de groupe marche contre les individus ; mais si cela suffisait à leur faire former un groupe conduisant à un État-nation, aucun individu ne se retrouverait alors dans les types d'interactions où ils subissent des inconvénients différentiels. Tous s'abriteraient dans des groupes de type semblable ; un État-nation ferait face à un autre État-nation.

 

Si tout le monde adopte la même stratégie, personne n'y gagne mais personne ne peut se permettre de l'abandonner. Cet énoncé sera vrai pour les individus comme pour les États-nations. Les individus doivent chercher la protection de leur État-nation pour préserver leurs libertés, leur propriété et leur "identité" des autres États-nations. Mais aucun gain supplémentaire ne peut en être tiré ; en réalité, certains pourraient dire que confier sa liberté ou sa propriété à la protection de l'État est imprudent et une façon certaine d'en perdre une partie. Et pourtant, en raison des États-nations étrangers, on risque également de subir de grandes pertes en ne le faisant pas.

 

"Le désarmement," au sens littéral comme au sens figuré, pour les questions culturelles et économiques comme pour les questions d'armes et de fusées, est la meilleure solution si tous les États font de même, mais est une solution irrationnelle pour tout État individuel, à la fois si l'autre désarme et s'il ne le fait pas. Telle est la logique, prétendument (mais pas à juste titre) dérivée de Hobbes, qui est supposée gouverner les relations internationales parmi les États-nations et qui empêche la plupart d'entre eux de devenir autre chose que des États-nations - véhicules organisés de nationalisme prudent et jaloux.

 

Il est facile de surestimer ce cas. La logique de ses fondements est loin d'être aussi indiscutable qu'il ne pourrait sembler. Néanmoins, il y a assez d'exemples historiques où il a marché "comme dans le livre," comme Hobbes est supposé avoir dit qu'il le ferait. La bestialité des Hutus et des Serbes à l'encontre de leurs compatriotes sans protection et ethniquement différents nous prévient qu'il existe des solutions encore pires que les États-nations se faisant face dans un équilibre de la terreur, dans une paralysie qu'aucun participant, heureusement, n'a le courage de tester.

 

Tout en double

 

Le choix individuellement rationnel incite les groupes ethniques à l'identité mal définie - nations naissantes ou sous-développées - à s'inventer une histoire, à réclamer le statut de nation arrivée à maturité et à chercher à s'établir comme entités politiques souveraines. Ce projet implique la sécession hors d'un État-nation ou d'un État multinational existant. Si on résiste à la tentative de sécession, un mouvement séparatiste, possédant souvent une aile illégale employant des moyens violents, entretiendra une situation de conflit en ébullition. Si la tentative réussit, deux États et deux gouvernements existeront là où il y en avait autrefois un seul.

 

Dans de nombreux cas, les mouvements séparatistes ont des griefs légitimes, provenant généralement de l'échec de l'éducation étatique financée par l'impôt, des médias de masse contrôlés par l'État, des tribunaux et des bureaux du gouvernement à favoriser la préservation de leur langue. Cet échec, péché par omission, est quelquefois difficile à distinguer d'un péché par action, d'une politique délibérée, centralisatrice et unificatrice cherchant à imposer une langue majoritaire unique et à faire disparaître puis mourir la langue minoritaire. Les devoirs d'un État quant à la préservation de diverses langues et cultures en son sein ne sont pas tout à fait clairs. N'est pas clair non plus ce qu'une puissance coloniale doit à un peuple colonisé afin de maintenir son "identité" natale. La question est moins évidente qu'il n'y paraît, et y répondre serait bien plus simple si l'éducation et les autres influences affectant la survie de la langue et de l'ethnicité n'étaient pas les résultats de choix collectifs, financés par l'impôt, c'est-à-dire si l'État lui-même jouait un rôle moins grand, voire nul, dans leur formation. N'est pas claire non plus la question de savoir quand un sujet de plainte séparatiste est suffisamment sérieux et grave pour justifier une sécession et pour déclarer que s'y opposer est tyrannique. Ces cas délicats et indécidables entrent tous dans le cadre complexe des bonnes et mauvaises choses de l'autodétermination, que j'étudierai plus tard.

 

Pour nos objectifs immédiats, la question intéressante à se poser est celle de la nature de l'incitation à faire sécession, à disposer de deux gouvernements au lieu d'un seul, quand il n'existe aucun grief sérieux, au sens habituel du terme, quand les minorités ethniques sont reconnues par des observateurs neutres comme ayant les mêmes libertés, les mêmes droits et "les mêmes possibilités," quoique ce dernier terme puisse vouloir dire ["equal opportunities" en anglais. NdT]. (La neutralité d'un observateur qui trouve qu'une minorité ethnique possède les mêmes libertés, les mêmes droits et les mêmes possibilités se trouvera presque certainement contestée par les avocats de la minorité en question - il faudrait une honnêteté angélique pour accepter ce jugement. Pour la minorité, rester minoritaire signifie que ses "droits" et ses "occasions" ne sont pas égaux à ceux de la majorité. C'est principalement pour cette raison que l'on conteste tant et qu'est tant contestable l'affirmation selon laquelle les Slaves n'étaient pas opprimés dans l'empire Austro-Hongrois, ou que les Allemands et les Hongrois n'étaient pas traités de manière incorrecte dans la Tchécoslovaquie de l'entre-deux-guerres.

 

Prenons, par conséquent, le cas (peut-être quelque peu idéalisé, peut-être effectivement contrefactuel) où un groupe ethnique vivant dans un État dominé par un autre groupe ethnique n'a pas de grief sérieux autre que son statut minoritaire. Pourquoi, dès lors, le seul fait "d'être un autre" génère-t-il des conflits ? Supposons même que l'État en question est d'une taille optimale, de telle sorte que la relation entre les coûts intrinsèques et les bénéfices procurés par l'action collective est aussi bonne que possible. Dans ce cas, on peut soutenir qu'il serait collectivement rationnel pour le groupe minoritaire de ne pas faire sécession. Toutefois, il serait encore individuellement rationnel, au moins pour quelques membres de ce groupe, de monter un mouvement séparatiste, à cause de ce que nous pourrions appeler le syndrome de "l'attaché culturel à Paris." Cette appellation semble facétieuse, mais elle est révélatrice.

 

Chaque gouvernement a un attaché culturel à Paris, un ambassadeur à la cour de St. James, un délégué aux Nations Unis, un ministre de ceci et un ministre de cela dans le pays, etc. Le mouvement séparatiste peut attirer un nombre disproportionnellement important de patriotes locaux, d'enseignants frustrés, de poètes de la langue locale et de jeunes gens inquiets de l'écart entre leurs ambitions et leurs capacités, nourrissant tous l'espoir fervent de devenir le futur attaché culturel à Paris ou quelqu'un occupant un poste aussi enviable. Il est bien connu que les gens tendent à surévaluer les très faibles chances d'obtenir des prix importants, au sens qu'ils parient sur prix pour des probabilités plus faibles que celles qui rendraient le pari équitable ; cette tendance est ce qui rend riches les bookmakers. Un tel comportement est parfaitement cohérent avec une rationalité (subjective) correspondant à la maximisation de l'utilité espérée, si le parieur se trompe sur les véritables chances ou s'il attache une augmentation d'utilité plus que proportionnelle à une forte augmentation de sa richesse. (Son action serait irrationnelle si son pari, pour des probabilités connues, était incohérent pour toute fonction d'utilité continue et croissante). Pour le séparatiste qui surestime ses chances de devenir l'attaché culturel de son pays à Paris ou qui attache une immense valeur à un tel prestige, il est probablement assez rationnel de militer pour une sécession très coûteuse pour son groupe ethnique, et des milliers de militants séparatistes peuvent tous être rationnel, même si seul l'un d'entre eux réussira à obtenir le poste rêvé à Paris.

 

Le résultat, toutefois, serait collectivement irrationnel pour les séparatistes pris ensemble, et même plus encore pour le groupe ethnique dans son entier, au nom duquel militent les séparatistes, mais qui contient des non séparatistes comme des séparatistes. Les horreurs subies par de nombreux Africains, si ce n'est par la plupart, sous des gouvernements indigènes postcoloniaux vicieux, corrompus et irrémédiablement incompétents, fournissent un exemple parlant du prix qu'un mouvement de libération impose à toute la collectivité pour satisfaire un petit nombre d'ambitieux.

 

Évidemment, toute sécession ne produit pas de gouvernement aussi phénoménalement mauvais que celui du modèle africain. Pour que les cornes du dilemme entre l'ambition collective et le bien-être collectif fassent mal, le nationalisme n'a pas besoin de faire proliférer les mauvais gouvernements. Une prolifération de gouvernements est en lui-même un phénomène de gaspillage, ouvrant la porte à une croissance du parasitisme, même si les gouvernements sont justes du type moyen, quelconque. Que la multiplication des États conduise à deux bons gouvernements, là où il y avait auparavant un gouvernement mauvais ou quelconque, est bien entendu possible, mais il est difficile de voir sur quelles bases on devrait s'attendre à un tel résultat.

 

Comment déterminer l'identité ?

 

[J'ai traduit "self" par "identité," il est à noter que le terme est intégré dans celui de "self-determination", (autodermination). NdT]

 

A chaque fois que le groupe organisé sous une autorité politique souveraine unique est hétérogène sur une question majeure, de telle sorte que les intérêts et les préférences de ses sous-groupes diffèrent, un conflit surgit, que les gouvernements peuvent ou non résoudre par le processus politique ordinaire de choix publics. Je ne suis pas en train de suggérer que le processus démocratique génère généralement de "bonnes" solutions et que le processus autocratique en génère de "mauvaises." En tout point de l'intervalle situé entre ces deux extrêmes, le processus politique produit des résultats reflétant le pouvoir des forces en opposition. Cependant, quand l'hétérogénéité est par nature ethnique, le conflit résultant est - ou au moins depuis la Première Guerre mondiale a été communément considéré comme étant - sujet à une résolution non pas par le processus politique ordinaire, mais par l'invocation et l'exercice du droit à l'autodétermination : le pouvoir doit céder devant le droit.

 

"Le droit," si le mot est utilisé convenablement, implique que le détenteur du droit l'exerce en exigeant qu'une tierce partie accomplisse ou subisse un acte donné, défini par le droit, et que la partie en question a l'obligation d'accomplir ou de subir l'acte en conséquence. Cet acte est favorable (avantageux) pour le détenteur du droit et défavorable (coûteux) pour l'obligé. En exerçant le droit à l'autodétermination, "l'identité" réclame qu'un certain gouvernement national la délivre de l'autorité et des prérogatives du gouvernement. En outre, le gouvernement doit libérer non seulement la personne ou les personnes détentrices de ce droit mais aussi une partie du territoire national, définie de manière vague comme étant la partie où réside "l'identité" en question. Mais qui est cette "identité" ?

 

A première vue, on ne compte pas moins de quatre ambiguïtés quant au droit à l'autodétermination d'une identité, chacune augmentant son caractère obscur.

 

La première provient du caractère reliant une personne ou d'un groupe de personnes données comme détenteur d'un droit et un territoire donné que le détenteur du droit est autorisé à retirer du territoire sur lequel l'obligé ( l'État du groupe ethnique dominant) est souverain. Ce lien signifie que "l'identité" qui exerce le droit de sécession peut difficilement être une personne unique, car quel serait le territoire qu'il aurait le droit de retirer du pays obligé ? Pour la même raison évidente, "l'identité" ne peut pas non plus être un très petit nombre de personnes. Si le droit à un territoire correspond avec le fait d'y habiter, la plus petite "identité" déterminant où elle et son territoire se trouvent doit soit être assez grande pour peupler un territoire qui peut devenir un autre pays, avec ce que cela implique en terme de nouvelles frontières possibles économiquement et géographiquement, soit contigu à un autre pays qu'il souhaite rejoindre. Quelques manipulations peuvent faciliter le problème de la sécession, mais les manipulations en sa faveur sont-elles un droit de la minorité et donc une obligation s'imposant à la majorité ?

 

Survient alors une deuxième ambiguïté majeure. Un groupe ethnique vivant dans l'État d'un autre groupe ethnique et assez nombreux pour réclamer une division territoriale est rarement homogène. Dans le territoire qu'il revendique, il peut être dominant, majoritaire ou même constituer une majorité écrasante. Néanmoins, des minorités peuvent vivre en son sein ; ont-elles aussi le droit à l'autodétermination ? Le Canada anglophone possède une minorité francophone, qui constitue la majorité du Québec à côté d'une minorité anglaise. Qui, au Canada, est "l'identité" qui détient le droit à "l'autodétermination" ? Qui au Québec ? Et qui dans une telle région, tel comté ou telle ville du Québec ? La réponse désinvolte est "la majorité," mais pourquoi la majorité francophone du Québec aurait-elle le droit de retirer cette province du Canada si une majorité anglophone ou simplement anti séparatiste de Montréal n'a pas le droit de retirer la ville du Québec ? Les protestants de l'Ulster formaient une minorité dans l'Irlande d'avant la partition, mais ils constituent une majorité dans l'Irlande du Nord et une minorité dans de nombreuses régions de ce territoire. Des ambiguïtés semblables abondent en Transylvanie, en Vojvodine, en Catalogne et ailleurs. Quand donc une minorité d'habitants d'un vaste territoire commence-t-elle à jouir du statut de majorité d'habitants d'un plus petit territoire, lui conférant le droit de se détacher ?

 

Une troisième ambiguïté de l'autodétermination est liée à la deuxième. Si la carte politique ne doit pas devenir une mosaïque de petites parties, les "identités" qui peuvent se déterminer doivent être un groupe de personnes d'une certaine taille même si, par bonheur, elles sont homogènes et non pluriethniques. Toutefois, si le détenteur du droit est une entité de plusieurs personnes, qui exerce ce droit ? Les sociétés, les communautés et les groupes ne décident pas. On prend des décisions pour eux à l'aide d'un mécanisme formel ou informel animé par des décisions individuelles. Dire ce que devrait être ce mécanisme pour représenter un exercice valable du droit est loin d'être évident. Quel rôle doit-il être donné aux "combattants pour la liberté," aux militants séparatistes, aux majorités simples ou qualifiées des votants ? La décision d'exercer le droit, de le tenir en réserve ou d'y renoncer peut changer la vie de plusieurs générations. Il est injuste que certains décident pour d'autres, que la décision soit d'aller de l'avant ou de rester en l'état. L'absence d'unanimité est l'un des plus grands défauts potentiels de tout droit collectif et de toute obligation collective. Le défaut est particulièrement sérieux dans le cas d'un droit à l'autodétermination nationale.

 

La dernière ambiguïté est trop évidente pour nécessiter une analyse détaillée. Si l'obligé est souverain, la possibilité de faire appliquer l'obligation est par définition absente ; si on pouvait obliger à mettre en œuvre les principes de l'autodétermination, l'État ne serait pas une entité souveraine. Pour un État-nation comprenant un groupe majoritaire (ou alors dominant) et une minorité, il peut être collectivement rationnel d'accepter l'autodétermination comme un droit et de respecter son obligation ; de même il peut être collectivement rationnel pour la minorité de s'abstenir d'exercer ce droit. Mais il peut être impraticable de partager les avantages de chaque terme de l'alternative entre une majorité et une minorité de telle sorte que cela puisse placer les deux dans une position favorable, comparé à une troisième possibilité, qui est celle d'une tentative de faire d'exercer le droit et d'une impossibilité à de faire honorer, c'est-à-dire celle d'un conflit non résolu. Ainsi, il peut être rationnel pour une minorité de faire de l'agitation pour la sécession et pour la majorité de ne pas y céder.

 

La nécessite de la guerre

 

Tous les dilemmes impliquant une conduite individuellement rationnelle, conduisant à des résultats collectivement sous-optimaux, peuvent être dépassés par des règles adéquates. Cet énoncé est évidemment vrai pour les conflits ouverts, qu'ils proviennent de nationalismes rivaux ou non, conflits qui couvent et restent non résolus ou qui sont résolus par un combat, avec un recours de plus en plus grand à la force de la part de l'attaquant et du défenseur, et au cours duquel les participants pris ensemble encourent un coût commun laissant le vainqueur et le vaincu dans une situation pire qu'en l'absence de solution, sans parler d'une solution négociée non violente. La solution négociée, bien que supérieure, au sens de Pareto, au conflit, ne peut souvent pas être atteinte pour la même raison, de type dilemme des prisonniers, qui oppose rationalités individuelle et collective. J'utilise l'expression "de type dilemme des prisonniers" de manière vague, pour indiquer une structure d'incitations où un joueur peut rationnellement s'attendre à faire mieux en étant non coopératif, méchant, obstructionniste et excessivement exigeant à la fois quand il anticipe que l'autre joueur sera coopératif et pas exigeant et quand il anticipe que l'autre sera non coopératif et exigeant. Bien sûr, des règles adéquates peuvent toujours assurer une solution pacifique et optimale au sens de Pareto - une conclusion galvaudée et sans cesse répétée dans les exhortations "internationalistes" des Wilsoniens.

 

Mais si la reconnaissance du bénéfice potentiel des règles était toujours suffisante pour les faire adopter par les parties concernées et pour qu'elles y obéissent, alors les règles seraient en fait à peine nécessaires. Les bonnes incitations conduiraient spontanément à faire les bons choix. Des règles qui ont pour but de neutraliser le "mauvais" type de structure d'incitations, toutefois, ne s'imposent pas d'elles-mêmes. La stratégie individuellement rationnelle peut bien être d'y désobéir. Les rendre obligatoires nécessite de les imposer ; mais les États-nations vivent dans un "état de nature," où les règles ne sont pas imposées par une tierce partie, un acteur spécialisé à forcer leur mise en œuvre, ou un gouvernement mondial mandaté pour punir les agresseurs. Techniquement, la situation est celle de l'anarchie avec un certain degré d'ordre, et quelques manquements intermittents à celui-ci.

 

Une mesure de l'ordre de l'anarchie internationale est la prédominance de solutions pacifiques et négociées aux conflits entre les nations, par opposition au recours à la guerre. La "guerre" peut signifier dans ce contexte une guerre des fusils ou une guerre commerciale si le commerce est assez important pour la partie refusant de céder au cours du marchandage. La guerre faite par un État, qu'elle soit économique ou militaire, diffère de celle faite par des individus parce que ces derniers acceptent ou refusent directement les coûts qui leur incombent en raison de leur choix de la guerre ou de la paix. Lors des guerres faites par les États, les coûts retombent sur des individus qui ne peuvent pas décider de les subir ou d'y échapper.

 

Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l'exclusion totale de la guerre par un désarmement militaire et économique universel rendrait logiquement les solutions négociées difficiles, si ce n'est impossibles, à atteindre. Si la guerre était "mise hors la loi" et que cette décision était imposée, le membre d'un conflit international ne gagnerait jamais rien à effectuer la moindre concession qui pourrait le mettre dans une situation moins bonne que la situation initiale de la discussion. Les conflits, par conséquent, ne pourraient être résolus pacifiquement que si la situation de départ était inférieure au sens de Pareto, c'est-à-dire si les deux partis pouvaient gagner quelque chose en s'en éloignant. Pour que des conflits moins graves aient des solutions négociées, il est logiquement nécessaire d'y introduire un facteur dynamique qui rende la solution initiale progressivement pire pour le parti immobiliste qui refuse toute concession négociée. Ce facteur est le risque croissant de guerre aussi longtemps que la négociation reste bloquée. Plus l'échec à parvenir à un accord ressemble à un échec à éviter la guerre, plus la solution négociée, avec un parti faisant une concession, ressemble à un mouvement des deux partis vers une solution Pareto-supérieure.

 

Cependant, seule l'occurrence sporadique de la guerre - pour qu'elle demeure, même éloignée dans le temps et dans l'espace, un événement faisant partie de l'expérience humaine - rend crédible le risque de guerre, faisant de l'échec à se mettre d'accord une situation Pareto-inférieure. Si la guerre était inconnue, ou connue mais "mise hors la loi" par des moyens miraculeux ou considérée comme impensable dans notre monde actuel, sa menace ne servirait jamais à faire de la concession lors d'une négociation une stratégie rationnelle. Paradoxalement, dans un monde d'États souverains, la possibilité de la guerre et le fait qu'elle se produise de temps en temps, sont probablement nécessaires pour motiver les partis à passer du conflit à l'arrangement.

 

Cette conclusion n'est pas joyeuse, mais c'est un corollaire d'un système de groupes - typiquement, de nations organisées en États dont la vocation est de promouvoir des intérêts de groupe. Il est difficile de voir comment cette conclusion peut être évitée ou atténuée, en permettant à la paix de prévaloir sans l'aide de la guerre, à moins que l'institution étatique elle-même soit évitée ou atténuée.

 

Briser le lien entre coûts et bénéfices

 

L'argument informe doit maintenant être rassemblé et fourré dans la camisole de force d'une conclusion, avec quelque prétention à la généralité.

 

Le nationalisme est un ensemble de croyances et de normes de comportement construit pour encourager la séparation et la survie des ethnies. Par "construit" je ne veux pas parler de calcul conscient mais plutôt de cohérence avec ce que des individus calculateurs pourraient avoir choisi. Le nationalisme est une aide puissante pour obtenir certains avantages disponibles à un groupe mais pas à l'action individuelle.

 

L'agent organisé du nationalisme est l'État-nation. Sa fonction essentielle est de remplacer les choix individuels par des choix collectifs dans tout domaine (pour toute alternative) que le choix collectif lui-même - ou, comme certains théoriciens préfèrent dire, le méta-choix collectif "au niveau constitutionnel"- décide d'acquérir par droit de préemption. A première vue, l'État-nation est un moyen capable de produire des résultats collectivement rationnels qui seraient sinon hors de portée des individus agissant rationnellement ; la souveraineté sur les actions individuelles doit donc être détenue non pas par des individus, mais par une collectivité organisée. Le nationalisme est, parmi d'autres choses, une conviction que cette situation est la bonne.

 

De manière perverse, cependant, le mécanisme destiné à imposer la rationalité collective peut lui-même conduire à l'effet contraire. L'État supprime le dilemme fondamental dans lequel les individus choisissent l'option du parasite et ne participent plus aux coûts du groupe, ce qui conduit à ne plus avoir de bénéfices à partager dans le groupe, plus rien à "parasiter." Mais bien que ce dilemme soit supprimé, d'autres surgissent.

 

Plus la mécanique imposant les choix collectifs est forte et irrésistible, plus la tentation est grande de la manipuler et de l'exploiter à son avantage individuel. La grande facilité à imposer des choix publics donne lieu à la mise en place d'une toile d'araignée complexe de manœuvres distributrices au sein de l'État-nation : mesures fiscales, régulatrices et protectionnistes, la plupart source de gaspillages et manquant de la transparence qui permettrait de les voir telles qu'elles sont.

 

De plus, bien que l'État-nation, tel qu'il est justifié à l'origine, soit un outil permettant à un groupe ethnique de prévaloir sur les étrangers, ses avantages disparaissent lorsque les étrangers obéissent à la même rationalité et s'organisent eux aussi en États-nations. Un dilemme survient alors : bien qu'il soit individuellement rationnel pour chaque nation de chercher la force dans l'unité et la protection armée derrière les frontières nationales, il serait collectivement rationnel pour tout le monde de supprimer les frontières, à la fois militaires et économiques, et de désarmer.

 

Un autre dilemme apparaît quand chaque sous-groupe ethnique aspire à être une nation et que chaque nation cherche à conserver sa propre souveraineté d'État-nation. Il existe un inconvénient putatif à ne pas en avoir quand les autres ont les leurs. Le contrôle des moyens permettant d'imposer des décisions collectives pour tout est intrinsèquement attirant. Une mécanique faite pour un grand groupe composée de deux sous-groupes peut être la solution efficace, mais il est individuellement rationnel pour chacun d'avoir son propre gouvernement, chacun souverain, nourrissant deux équipes parasitaires de ministres où une seule suffirait. Les mouvements séparatistes tout comme la résistance à laquelle ils s'opposent, quelle que soit leur véritable cause, pourraient être expliqués de manière rationnelle uniquement par ce dilemme. Enfin, paradoxalement à nouveau, la souveraineté de groupes de nationalités distinctes fait de la guerre une condition nécessaire à la résolution pacifique des conflits internationaux.

 

En dernière analyse, ces dilemmes et ces solutions perverses et importunes ont probablement une unique racine commune. La production de choix collectifs obligatoires pour tous, raison pour laquelle le nationalisme demande une soumission respectueuse, se relâche si elle ne brise pas le lien entre les bénéfices récoltés et les coûts supportés par tout individu. Il devient alors individuellement rationnel pour certains de faire payer tout le monde pour des choses dont eux seuls bénéficient ; de faire payer seulement certains pour le "bien commun" supposé de tous ; et même d'envoyer des gens mourir à la guerre, souvent pour ne servir le bien de personne, si ce n'est celui des rares qui en tirent vanité.

 

En somme, le choix collectif inspiré par le nationalisme échoue quant à son propre but et se retrouve prisonnier de l'irrationnel. Bien que cela n'entre pas vraiment dans le cadre d'une analyse du nationalisme, une conclusion plus franche, plus brutale s'impose d'elle même : sans parler du moindre critère de rationalité ou d'efficacité, le choix collectif - quel que soit son inspiration - passerait difficilement le test de la moralité.

 

 Traduction :  Hervé de Quengo

 

 

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Anthony de Jasay, né à Aba, Hongrie, en 1925, est un économiste anglo-hongrois vivant en France. C'est un représentant contemporain de l'école autrichienne et de l'école du Choix Public. Bien que sa formation initiale soit en tant qu'économiste, ses écrits portent également intérêt à la philosophie politique, s'appuyant sur ces deux axes il est un des plus grands philosophes libéraux.
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Les institutions ne valent pas plus que les hommes qui les servent. Cela est valable aussi bien pour les idéologies, les religions, que les activités humaines. La qualité des hommes n'est reconnaissable que par ceux qui en sont proches (qui sont au contact). Tous les autres (les 'éloignés') ne peuvent être que des inconnus à l'existence mentale d'idoles (de pures images). Ainsi, il en est que la démocratie représentative sans contre-pouvoirs effectifs (notre lot) peut être considérée comme une forme d’idolâtrie.
Le nationalisme vu sous l'angle de la maximisation de l'utilité, comme instrument pour avoir un avantage sur les autres, pour dominer en somme. C'est peut-être rationnel pour l'auteur mais moi je comprends l'individualisme méthodologique d'une autre façon et cela sans renoncer à ma nationalité. L'identité de chacun fait partie de sa propriété dans le sens de droit naturel. Je suis Occitan et personne ne peut me l'enlever. Rationnel ou pas, le nationalisme est une question de justice. Les Occitans ont le droit d'être chez eux en Occitanie et d'exercer pleinement leur souveraineté sur leur territoire, parler leur langue, choisir leurs représentants, perpétuer leur nation en toute liberté. Il n'est ici pas question de dominer qui que ce soit mais seulement de vivre en paix avec les autres nations. Je parle au nom des Occitans parce que je fais partie des patriotes, les seuls a pouvoir légitimement décider puisque les autres sont soit neutres, soit collabos. La sécession est un droit parce qu'elle est juste.
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Je ne sais pas comment les mots de monsieur sont arrivées....
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Les institutions ne valent pas plus que les hommes qui les servent. Cela est valable aussi bien pour les idéologies, les religions, que les activités humaines. La qualité des hommes n'est reconnaissable que par ceux qui en sont proches (qui sont au conta  Lire la suite
bernard V. - 19/06/2015 à 08:00 GMT
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