Fermer X Les cookies sont necessaires au bon fonctionnement de 24hGold.com. En poursuivant votre navigation sur notre site, vous acceptez leur utilisation.
Pour en savoir plus sur les cookies...
AnglaisFrancais
Cours Or & Argent en

Pour « sauver la planète », l’industrie tue les campagnes. Reporterre

IMG Auteur
Publié le 06 novembre 2019
1545 mots - Temps de lecture : 3 - 6 minutes
( 2 votes, 5/5 ) , 2 commentaires
Imprimer l'article
  Article Commentaires Commenter Notation Tous les Articles  
0
envoyer
2
commenter
Notre Newsletter...
Rubrique : Editoriaux
Pour «sauver la planète», l'industrie tue les campagnes

Au nom de la transition énergétique, les campagnes s’industrialisent à grande vitesse. L’autrice de cette tribune raconte la métamorphose de la Haute-Marne, autrefois vivante et dorénavant colonisée par les éoliennes, les méthaniseurs, les plantations de biomasse…


Il est minuit, ma maison vrombit, mon cœur est écrasé, mon crâne résonne. Les fenêtres fermées, les boules Quies ne font qu’empirer les choses. Où aller? Au fond des bois? Les infrasons des éoliennes industrielles ne connaissent pas les frontières. Elles sont partout. Mon corps est à bout.

Seules deux vallées ne sont pas encore attaquées à proximité de chez moi. Les mâts des éoliennes et les méthaniseurs poussent aussi vite que tombent les forêts! Il n’y a plus de refuge. La campagne s’industrialise.

J’ai passé le week-end chez moi, face aux collines, dans mon village de 70 habitants, la maison dans laquelle mes enfants ont grandi, qu’on a restaurée ensemble. J’avais beaucoup à faire, je n’ai rien fait ou presque, je n’ai pas eu besoin de regarder la météo pour savoir d’où venait le vent. Mon corps n’avait qu’une tension, fuir ce lieu inondé par un poison vibratoire. Du sud au nord, en passant par l’ouest, plus de 70 éoliennes industrielles de 150 mètres. À l’Est, six, 183 m de haut, diamètre 150 m, bientôt 29. Partout, des centaines en projet ou prêtes à sortir de terre. Du haut de la colline, j’ai dit adieu aux couchers de soleil il y a neuf ans, et récemment aux levers. Adieu à la nuit pure. Les promenades sur le plateau rendent fou.

Les bois qui n’ont pas encore été rasés sont dépouillés depuis qu’on ne parle plus de forêts, mais de biomasse

À 200 m de la maison, deux fermes, «normales» il y a peu, incarcèrent désormais douze mois sur douze quelques centaines de vaches sous les tôles. Ventilateurs, tanks à lait, robots de traite, engins qui désilent, mélangent, transportent, paillent, distribuent, curent, et retransportent. Les bruits de moteur sont incessants. Vaches à méthane ou vaches à lait, toutes ont le même sort, les riverains aussi!

Marie, une riveraine, est à bout, sur sa petite route de campagne. Sept jours sur sept, les tracteurs passent pour alimenter le méthaniseur voisin en fumier collecté dans un rayon de 60 km, les prés ont été retournés pour planter le maïs qui servira à nourrir le méthaniseur et les vaches prisonnières qui fournissent la manne. La paille aussi voyage. Sous la canicule, les vaches enfermées hurlent, tapent nuit et jour dans la ferraille qui les enferme, l’ensilage pue.

Où aller? Au fond des bois? Quels bois? Ceux qui n’ont pas encore été rasés sont dépouillés depuis qu’on ne parle plus de forêts, mais de biomasse. De mes fenêtres, je vois clair au travers des collines. Plus de sous-bois, des champs de troncs. Le long des chemins, les arbres trop jeunes, condamnés à ne pas devenir des chênes centenaires, s’alignent, en attendant d’être déchiquetés avec beaucoup d’énergie, recollés en pellets, voire transformés en carburant! Il y a quelque temps, un bûcheron s’inquiétait : «Dans dix ans, il n’y aura plus rien!» Sur les photos aériennes, une bande boisée au bord des routes, pour tromper le peuple, mais c’est une coquille vide. Dix ans, c’était optimiste. Qui ose encore signer les pétitions contre la déforestation de la forêt amazonienne? Le poumon vert de la France, ça ne compte pas?

Officiellement, on n’a plus le droit de retourner les prairies [pas pour leur flore et leur faune, on s’en moque, mais comme pièges à carbone, fixateurs de sol…] Jamais on n’en a retourné autant que depuis les débuts de la «transition énergétique»! Pour le maïs des méthaniseurs, le colza des carburants… Qui ose encore signer les pétitions contre l’huile de palme?

«C’est une violence inouïe!» m’a dit ce citadin reconverti à l’agriculture bio. Pour moi, c’est un viol. Un viol de ce pays qui m’a vue grandir, que mes ancêtres paysans ont soigné, que j’ai parcouru jusque dans ses moindres recoins… Un viol de mon droit au silence, ce bien le plus précieux. Depuis bientôt dix ans, hormis quelques nuits glaciales sans vent, pas une heure sans bourdonnement de moteur ou d’éolienne, dans ma maison dont les murs tremblent de cette maladie galopante.

Je bondis en lisant une phrase de l’association NégaWatt : «Nous avons également de vastes zones peu peuplées qui permettent l’installation [d’éoliennes].» Ben voyons! Nos élus comptent aussi remplir ainsi la «diagonale du vide». Mais le vide n’est pas vide, nous y vivons, la nature y vit. Nous ne sommes pas un territoire à coloniser! Pour eux, nous sommes une poignée de sauvages qui empêchent l’expansion de projets, qu’ils n’osent plus appeler «progrès», mais ont rebaptisé «transition énergétique», et font passer pour une «reconversion écologique». Nous préférions être abandonnés : au moins, on nous laissait tranquilles!

On n’a pas le droit d’avouer que quelque chose cloche dans ce qui est présenté comme la seule issue

L’écologie, c’est ce que nous avions, avant. Du silence, de vraies nuits, des forêts gérées avec sagesse en mode cueillette, avec respect pour leurs bêtes, grandes et petites. Celles qui ne peuvent pas fuir crèvent désormais au soleil de vastes étendues rasées, les autres ne savent plus où aller. L’écologie, ce n’est pas ce monde industriel qui se cache derrière des noms aguicheurs.

Ce monde, on nous l’impose sans démocratie, avec le plus profond déni de notre citoyenneté, des enquêtes publiques, qui sont des mascarades, les rares refus préfectoraux étant cassés par les tribunaux administratifs. Les enquêtes surviennent sans annonce claire, il faut surveiller les sites préfectoraux, qui ont changé de page sans l’annoncer clairement, supprimé les dates, lieux, natures d’activité; certains se retrouvent avec des éoliennes derrière chez eux sans jamais en avoir entendu parler. Lors des plaintes, les promoteurs sont juge et partie, seules leurs conclusions sont retenues. La notion de conflit d’intérêts disparaît, les directives régionales sont piétinées, les lois faites sur mesure pour faciliter l’invasion…

Nous sommes dépossédés de notre territoire, sans droit à la parole, sans droit de nous défendre, la proie de lobbies qui manipulent le pouvoir. On nous accuse de «retarder la transition énergétique» avec nos vaines rébellions; retarder, c’est tout, on se défend, mais on se fait quand même dévorer! La démocratie est bafouée.

Ceux qui pleurent à cause du bruit, des acouphènes, du cœur qui s’emballe au rythme des pales osent rarement témoigner. Ils ont honte, ce ne serait pas politiquement correct, il faut accepter de souffrir pour «le bien de la planète». On n’a pas le droit d’avouer que quelque chose cloche dans ce qui est présenté comme la seule issue. Ils ont peur, aussi. Alors que l’électrosensibilité peine à se faire reconnaître, on se gausse de la sensibilité aux infrasons, trop méconnue, qu’on fait passer pour une maladie psychique.

On assiste à un parfait écocide, discret, se cachant sous de pseudo «bonnes intentions»

«Les opposants retardent la transition énergétique.» Mais qui se penche sur nos vies brisées, nos investissements et nos projets tués? Les vergers que nous ne plantons plus, la maison devenue invivable et invendable, nos promenades quotidiennes, les circuits de randonnée, le panorama d’une ville touristique… L’âme de nos campagnes, notre silence, notre sommeil, notre santé, notre capacité de concentration et celle des enfants des écoles, notre efficacité au travail, les étoiles, le noir de la nuit, nos forêts, nos prairies, la liberté des vaches, le relief, écrasé, ce qu’on n’a plus la force de faire. Tout est tué brutalement ou à petit feu.

Et les ressources! Que de pétrole pour nourrir avec l’ensilage et l’enrubanné de l’an dernier des vaches qui il y a peu broutaient dehors, là où on cultive le maïs qu’elles ingurgiteront l’an prochain; pour ériger ces monstres blancs trois fois plus hauts que nos collines, qui, ici, ne fonctionnent qu’à 18% de leur capacité, de façon intermittente et aléatoire; pour couper, transporter, déchiqueter nos trop jeunes arbres, cultiver le maïs et le colza. Pour fuir! Que de sols détruits! Nous sommes assez près de notre terre pour constater au quotidien cette tromperie que les citadins ne voient pas!

Si au moins tout cela servait à autre chose qu’engraisser sur nos deniers des lobbies et ceux qui leur ouvrent grand les portes.Nous sommes sacrifiés sur l’autel d’une idéologie capitaliste qui veut vendre les engins nécessaires à son accomplissement. Jamais nous n’avons vu autant de machines, entendu autant de moteurs dans nos campagnes, nos forêts, planer sur nos têtes… La «croissance verte» tue l’idée de décroissance, autant que nos territoires, pour justifier ses objectifs.

On assiste à un parfait écocide, discret, se cachant sous de pseudo «bonnes intentions», ou pire, sous une injonction de «sauver la planète». Mais on s’est trompé de ministère, la production d’énergie pour le confort humain, ce n’est jamais de l’écologie, c’est de l’industrie!

Comme chaque fois que le vent vient du nord-ouest, ma maison vrombit plus que les autres jours. Mon corps ne sait où aller, je pleure. Dans quelques mois, le vent d’est sera lui aussi un poison. Arrêtez la torture! Laissez-nous vivre! VIVRE!

Blandine Vue est docteur ès lettres, diplômée en sciences du langage, lauréate de la Fondation Nicolas Hulot pour ses activités pédagogiques de terrain. Elle a publié plusieurs ouvrages, dont Histoire des paysages (éd. Errance) et un roman, La Colonie (éditions L’Harmattan). https://reporterre.net/Pour-sauver-la-planete...e-les-campagnes

<< Article précedent
Evaluer : Note moyenne :5 (2 votes)
>> Article suivant
"A force de tout voir on finit par tout supporter… A force de tout supporter on finit par tout tolérer… A force de tout tolérer on finit par tout accepter… A force de tout accepter on finit par tout approuver !" Saint Augustin (354-430)/
Commenter cet article
>Suivre tous les commentaires du site
Vous devez être connecté pour commenter un article8000 caractères max.
connectez-vous ou inscrivez-vous
  Tous Favoris Mieux Notés  
Article impeccable.
Un 11 novembre dans les labours
Quand j'entends cela, cela nous rappelle, "aux oreilles de nos ancêtres dans les tranchées de Verdun", le vrombissement et le sifflement des obus qui tombaient partout, où les pauvres poilus se terraient tant bien que mal jour et nuit dans la glaise trempée en attendant que la pluie d'obus cessent.
Hélas, les champs de Verdun se sont étendus à toutes nos campagnes et ne laisseront plus à l'avenir le doux silence du vent dans les feuillages ni le repos bien mérité du laboureur dont la santé est saccagée par les normes européennes des produits toxiques pour la santé qu'ils sont presqu' obligé de répandre pour être productif s'ils veulent survivre.

la France n'est plus, le paysan n'est plus, on l'appelle dorénavant l' Agriculteur comme si il s'enorgueillissait d'un nouveau titre plus respectable. En fait on le méprise toujours et pour bien rappeler que la campagne est toujours méprisée, on lui plante des forêts métalliques. En fait sortir du nucléaire est peut-être une sauvegarde temporaire avec les éoliènnes mais comme à Verdun il y a aussi les épandages toxiques qui ne vous laissent que peu d'espace pour y passer, quant à s'y promener, oublions cela !
Le silence tueur du nucléaire est-il plus enviable ?
Tout ce que vous notez est trop vrai.!!!....trop sombre, et le véritable drame est que la machine ne s'arrêtera pas, quelque soient les actions menées de droite de de gauche.....On est dans une mondialisation qui ne respecte plus aucune vie.
Tout est immédiatement détruit.
Comme exemple, les aliments BIO qui ne sont déjà plus bio, n'ont déjà plus aucun goût, par rapport à ceux que l'on trouvaient il y a vingt cinq ans. Et pourtant il n'y a jamais eu autant de monde pour se précipiter dans les magasins BIO qui chaque année servent des fruits et des légumes de plus en plus chers qui poussent industriellement, contrôlés par des grands groupes, comme Monsanto le gros vers qui est déjà dans la pomme...
La terreur se met en place tout doucement. On est devenus complètement fous. Pour paraphraser Charles Sannat.." Préparez vous il est déjà trop tard ".

En tout cas merci Madame pour ces alertes.



Evaluer :   3  0Note :   3
EmailPermalink
Dernier commentaire publié pour cet article
Article impeccable. Un 11 novembre dans les labours Quand j'entends cela, cela nous rappelle, "aux oreilles de nos ancêtres dans les tranchées de Verdun", le vrombissement et le sifflement des obus qui tombaient partout, où les pauvres poilus se terraie  Lire la suite
blitzel - 13/11/2019 à 13:34 GMT
Top articles
Derniers Commentaires
Or, pourquoi ça baisse, pourquoi ça va monter ensuite !
13 nov.blitzel
Ahahah, ils veulent nous saborder le "mental." Erreur aujourd'hui mercredi 13 pleine lune sur la dégringolade des cours des banques, Elles ...
Pour « sauver la planète », l’industrie tue les campagnes. Reporterre
13 nov.blitzel
Article impeccable. Un 11 novembre dans les labours Quand j'entends cela, cela nous rappelle, "aux oreilles de nos ancêtres dans les tranc...
Pour « sauver la planète », l’industrie tue les campagnes. Reporterre
08 nov.Patrick W3
Tout ce que vous notez est trop vrai.!!!....trop sombre, et le véritable drame est que la machine ne s'arrêtera pas, quelque soient les actions men...
Grâce aux taxes, la France s’appauvrit sans souci
07 nov.Bernard Conte
Le gouvernement "force" la consommation notamment par la norme. https://blog-conte.blogspot.com/2018/11/forcer-la-consommation-par-la-norme.html
ALERTE. La BCE baisse ses taux et les taux… remontent !
28 oct.blitzel
Il n' y a rien à dire, c'est excellent d'avoir trouvé cela. C'est une mesure qui a été mis en place au tout début septembre, méthode dévoilée p...
Les experts internationaux en Rien du Tout
28 oct.Patrick W1
Excellent...!!
La SNCF sur un très mauvais rail
26 oct.blitzel1
La SNCF sur un très mauvais rail... avec un Pépin,pardon un Pépy c'est certain ! La Sncf a un paradoxe, on ne l'aime pas du tout, mais on en a ...
L’oeuvre méconnue de Maurice Allais, prix Nobel d’Economie. Philipp...
24 oct.Louis L.
......La Piquette...?
Articles les plus commentésFavorisPlus...
Flux d'Actualités
TOUS
OR
ARGENT
PGM & DIAMANTS
PÉTROLE & GAZ
AUTRES MÉTAUX