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Réflexions pour aujourd'hui et pour demain: politiques et idées

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Extrait des Archives : publié le 26 février 2012
4032 mots - Temps de lecture : 10 - 16 minutes
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Au siècle des Lumières, dans les années où les Nord-Américains fondèrent leur indépendance, et quelques années plus tard quand les colonies espagnoles et portugaises se transformèrent en nations indépendantes, la mentalité dominante dans la civilisation occidentale était empreinte d'optimisme. En ces temps-là, les philosophes et hommes d'État étaient tous pleinement convaincus qu'ils vivaient les débuts d'une ère de prospérité, de progrès et de liberté. Les gens espéraient fermement que les nouvelles institutions politiques – les gouvernements représentatifs établis constitutionnellement en Europe et en Amérique – feraient merveille, et que la liberté économique améliorerait indéfiniment les conditions d'existence de l'humanité.  
   
          Nous savons bien que certaines de ces perspectives étaient trop optimistes. Il est certainement vrai que nous avons constaté, aux dix-neuvième et vingtième siècles, une amélioration sans précédent de la vie économique, rendant possible, pour une population beaucoup plus nombreuse, un niveau de vie moyen beaucoup plus élevé. Mais nous savons aussi que nombre d'espoirs nourris par les philosophes du dix-huitième siècle ont été fâcheusement dissipés – notamment l'espoir qu'il n'y aurait désormais plus de guerres et que les révolutions seraient inutiles. Ces rêves d'avenir ne se sont pas réalisés. Au cours du dix-neuvième siècle, il y eut une période pendant laquelle les guerres diminuèrent à la fois en nombre et en gravité. Mais le vingtième siècle amena une résurgence de l'esprit belliqueux, et nous pouvons dire sans risque de nous tromper que nous pourrions bien n'être pas au bout des épreuves que l'humanité aura à subir.  
  
          Le système constitutionnel inauguré à la fin du dix-huitième et au début du dix-neuvième siècles a déçu les espoirs du genre humain. La plupart des gens – et presque tous les écrivains – qui ont étudié ce problème paraissent penser qu'il n'y a pas eu de relation entre les côtés économique et politique du phénomène. Ainsi, ils ont tendance à consacrer beaucoup d'attention au déclin du parlementarisme – au gouvernement par les représentants du peuple – comme si ce phénomène était complètement indépendant de la situation économique et des idées économiques qui gouvernent les activités des gens.  
  
          Mais cette indépendance n'existe pas. L'homme n'est pas un être qui a d'une part un côté économique, et de l'autre, un côté politique, sans liaison réciproque. En réalité, ce qu'on appelle le déclin de la liberté, du gouvernement constitutionnel et des institutions représentatives, est la conséquence d'un changement radical dans les idées économiques. Les événements politiques sont la répercussion inévitable du changement dans la façon d'orienter la vie économique.  
  
          Les idées qui inspiraient les hommes d'État, les philosophes et les juristes qui, au dix-huitième et dans les premières décennies du dix-neuvième siècles, ont élaboré les fondements du nouveau système politique, partaient de l'idée qu'au sein d'une nation, tous les citoyens honnêtes ont le même objectif majeur. Ce but ultime auquel tous les gens convenables devraient se vouer, est le bien-être de la nation entière et aussi le bien-être des autres pays – car ces hommes remarquables par leur morale et leur influence politique étaient convaincus qu'une nation libre ne rêve pas de conquêtes. Ils concevaient les affrontements politiques comme quelque chose de parfaitement naturel, car il est normal qu'il y ait des différences d'opinion quant aux meilleurs moyens de conduire les affaires publiques.  
  
          Les personnes qui partageaient des idées semblables à propos d'un problème travaillaient ensemble à les promouvoir, et cette coopération s'appelait un parti. Mais la structure du parti n'était pas permanente. Elle ne dépendait pas de la position des individus dans l'ensemble de la structure sociale. Elle pouvait changer si les gens se rendaient compte que leur attitude initiale était fondée sur des données fausses, ou sur des idées erronées. De ce point de vue, beaucoup regardaient les discussions pendant les campagnes électorales, et plus tard dans les assemblées législatives, comme de simples déclarations proclamant à la face du monde ce que voulait un certain parti politique. On les considérait comme des plaidoyers s'efforçant de convaincre les groupes opposés que les idées de l'orateur étaient plus justes, plus avantageuses au bien commun, que celles qu'on avait entendu exposer précédemment.  
  
          Les discours politiques, les éditoriaux des journaux, les brochures polémiques et les livres étaient écrits en vue de persuader. L'on ne voyait pas de raison pour penser que quelqu'un ne pourrait pas convaincre la majorité de la solidité de ses idées, si ces idées étaient vraiment saines. C'était dans cette optique que les règles constitutionnelles furent rédigées dans les assemblées législatives du début du dix-neuvième siècle.  
  
          Mais cela impliquait que le pouvoir ne s'immiscerait pas dans les aspects économiques du marché. Cela supposait que les citoyens ne visaient qu'un but politique: le bien du pays dans son ensemble, de la nation dans sa totalité. Et c'est là précisément une philosophie sociale et économique qui a été évincée par l'interventionnisme. L'interventionnisme a engendré une philosophie fort différente.  
  
          Pour la mentalité interventionniste, c'est le devoir du gouvernement de soutenir, de subventionner, d'accorder des privilèges à des groupes définis. L'idée du dix-huitième siècle était que les législateurs avaient diverses opinions concernant le bien commun. Mais ce que nous avons aujourd'hui, ce que nous voyons dans la réalité quotidienne de la vie politique, dans tous les pays du monde où il n'y a pas tout simplement une dictature communiste, c'est un état de choses où il n'y a plus de véritables partis politiques au sens ancien et classique du mot, mais simplement des groupes de pression 
  
          Un groupe de pression est un ensemble de gens qui entendent obtenir pour eux-mêmes un privilège spécial aux dépens du reste de la nation. Ce privilège peut consister en un tarif douanier opposé aux importations de concurrents étrangers, il peut consister en une subvention, il peut consister en des lois qui empêchent d'autres gens de faire concurrence aux membres du groupe de pression. De toute façon, il procure aux membres du groupe une position à part. Il leur donne quelque chose qui est refusé aux autres groupes, ou qui devrait leur être refusé de l'avis du groupe intéressé.  
  
          Aux États-Unis, le système bi-partisan de jadis est en apparence toujours en vigueur. Mais ce n'est qu'un camouflage de la situation réelle. En fait, la vie politique des États-Unis – comme la vie politique de tous les autres pays – est déterminée par la lutte et les prétentions de groupes de pression. Aux États-Unis, il y a encore un Parti républicain et un Parti démocrate, mais au sein de chacun de ces partis il y a des représentants des groupes de pression. Les représentants des groupes de pression se préoccupent davantage d'agir en coopération avec les représentants du même groupe de pression inscrits à l'autre parti, qu'avec les membres de leur propre parti.  
  
          Pour vous donner un exemple, si vous parlez aux gens qui, aux États-Unis, savent comment ces choses se passent au Congrès, ils vous diront: «Cet homme-là, membre du Congrès, représente les intérêts des producteurs de métal argent.» D'un autre, ils vous diront qu'il défend les producteurs de blé.  
  
          Évidemment, chacun de ces groupes de pression est nécessairement une minorité. Dans un système fondé sur la division du travail, chaque groupe qui cherche à obtenir un privilège est forcément une minorité. Et les minorités n'ont aucune chance d'obtenir un succès, si elles ne s'entendent avec d'autres minorités semblables, représentant d'autres intérêts. Dans les assemblées légiférantes, elles s'efforcent de former des coalitions de divers groupes de pression de façon à constituer une majorité. Mais au bout d'un temps, comme il y a des problèmes sur lesquels il est impossible de dégager un accord avec les gens autres groupes de pression, il se forme d'autres coalitions.  
  
          C'est ce qui s'est passé en France en 1871, et des historiens ont vu dans cette situation l'effet «pourrissant» de la Troisième république. Ce n'était pas juste, c'était simplement une illustration du fait que le système des groupes représentatifs d'intérêts économiques n'est pas un système qui puisse être employé avec succès pour gouverner un grand pays.  
  
          Vous avez, dans un Parlement, des représentants des céréaliers, des mineurs d'argent, des pétroliers, mais surtout ceux des diverses centrales syndicales. Ce qui n'est pas représenté ainsi au Parlement, c'est la nation dans son entier. Et tous les problèmes, même ceux de la politique étrangère, sont envisagés sous l'angle des intérêts spéciaux des groupes de pression.  
  
          Aux États-Unis, quelques-uns des États les moins peuplés ont des intérêts dans le prix de l'argent-métal. Mais ce ne sont pas tous les habitants de ces États qui ont ce même intérêt. Néanmoins, les États-Unis ont dépensé, pendant de nombreuses décennies, des sommes considérables aux frais des contribuables, afin d'acheter l'argent au-dessus du prix du marché. Autre exemple, aux États-Unis, une faible partie de la population est employée dans l'agriculture; le reste de la population représente des consommateurs – et non des producteurs – de produits agricoles. Les États-Unis, malgré cela, ont pour politique de dépenser des milliards et des milliards afin de maintenir les prix agricoles au-dessus de leur prix de marché potentiel.  
  
          L'on ne peut pas dire que cela soit une politique en faveur d'une petite minorité, parce que ces intérêts agricoles sont loin d'être uniformes. Les fermes laitières ne sont pas intéressées à ce que le prix des céréales soit élevé; elles préfèreraient que les céréales soient bon marché. Un éleveur de volailles souhaite que les aliments qu'il leur donne baissent de prix. Il y a bien des intérêts différents et antagonistes au sein de ce seul groupe. Pourtant, une diplomatie habile au sein de la politique parlementaire permet à des groupes très peu importants numériquement d'obtenir des privilèges au détriment de la majorité.  
  
          Une situation intéressante à étudier, aux USA, est celle de la production de sucre. Il n'y a probablement pas plus d'un Américain sur 500 qui ait intérêt à ce que le sucre soit cher. Les 499 autres souhaiteraient qu'il soit moins cher. Néanmoins, la politique des États-Unis consiste à maintenir, par des droits de douane et d'autres mesures spéciales, un prix du sucre plus élevé. Cette politique n'est pas seulement désavantageuse pour les 499 consommateurs de sucre, elle crée aussi un grave problème de politique étrangère pour les USA. Le but de cette politique étrangère est la coopération avec toutes les autres nations démocratiques d'Amérique, et plusieurs d'entre elles souhaiteraient vendre du sucre aux États-Unis, ou en vendre une plus grande quantité. Voilà qui montre comment les intérêts de groupes de pression peuvent peser même sur la politique étrangère d'un pays.  
  
          Pendant des années, des gens à travers le monde ont écrit sur la démocratie, le gouvernement représentatif, populaire. Ils ont dénoncé ses failles, mais la démocratie qu'ils critiquaient est le genre de démocratie sous lequel l'interventionnisme est la politique suivie par le pouvoir politique.  
  
          Aujourd'hui, l'on peut entendre dire: «Aux débuts du dix-neuvième siècle, dans les assemblées législatives de France, d'Angleterre, des États-Unis et d'autres nations encore, les orateurs parlaient des grands problèmes de l'humanité; ils combattaient pour la liberté, pour la coopération avec toutes les nations libres. Maintenant, dans nos assemblées, nous nous occupons d'affaires plus pratiques!»  
  
          C'est vrai, nous avons l'esprit plus pratique; les gens ne parlent pas de liberté: ils parlent d'un prix plus élevé pour les cacahuètes. Si c'est vraiment là être «pratique», alors les législateurs ont vraiment beaucoup changé, mais pas pour un mieux.  
  
          Ces changements politiques, amenés par l'interventionnisme, ont considérablement amoindri la force de résistance des nations et de leurs représentants, contre les aspirations des dictateurs et les opérations des despotes. Les représentants aux assemblées légiférantes, dont le seul souci est de plaire aux électeurs qui réclament un meilleur prix pour le lait, le beurre et le sucre, et un prix abaissé (par subvention gouvernementale) pour les céréales, ne peuvent représenter le peuple que bien faiblement; ils ne peuvent jamais représenter tous les électeurs de leur circonscription.  
  
          Les électeurs qui votent pour obtenir de tels privilèges ne se rendent pas compte qu'il y a également des adversaires souhaitant une décision inverse, et qui empêcheront leurs porte-parole de remporter des succès sans mélange.  
  
          Le système en question conduit en outre à une hausse continuelle des dépenses publiques d'une part; et d'autre part, à rendre plus difficile de couvrir ces dépenses par l'impôt. Ces groupes de pression réclament par leurs représentants des privilèges spéciaux pour leurs adhérents, mais les élus ne veulent pas non plus charger leurs électeurs d'impôts trop lourds.    Ce n'était pas du tout l'idée des hommes du dix-huitième siècle qui fondèrent notre régime constitutionnel moderne, qu'un législateur ait pour mission, non pas de représenter la nation tout entière, mais de représenter seulement les intérêts particuliers de la région où il avait été élu; cette déviation fut l'une des conséquences de l'interventionnisme. L'idée, à l'origine, était qu'il fallait que chacun des membres de l'assemblée représente toute la nation. Il était élu dans une circonscription déterminée simplement parce qu'il y était connu, et que son élection montrait que les gens avaient confiance en lui.  
  
          Mais le député n'était pas censé participer au pouvoir afin de procurer quelque chose de spécial pour sa circonscription, pour demander une nouvelle école, un nouvel hôpital ou un asile psychiatrique – provoquant ainsi au niveau local une hausse importante des dépenses publiques. La pression des groupes d'intérêts sur la politique explique pourquoi il est presque impossible, à tous les gouvernements, d'arrêter l'inflation. Dès que les magistrats élus tentent de restreindre le budget, de freiner les dépenses, ceux qui défendent des intérêts particuliers et qu'avantagent certaines dispositions budgétaires viennent expliquer que tel ou tel projet ne peut être exécuté, mais que tel autre doit absolument l'être.  
  
          Une dictature, en vérité, n'est pas une solution pour les problèmes économiques; pas davantage qu'elle n'est une solution aux problèmes de liberté. Un dictateur peut fonder son ascension sur des promesses de toutes sortes; mais une fois dictateur, il ne les tiendra pas. À la place, il supprimera immédiatement la liberté d'expression, afin que les journaux et le orateurs parlementaires ne puissent souligner – des jours, des mois ou des années plus tard – qu'il avait dit une chose au début de sa dictature et fait autre chose par la suite.  
  
          La terrible dictature qu'un pays aussi important que l'Allemagne a dû vivre de bout en bout dans un passé récent vient à l'esprit, quand l'on constate le déclin de la liberté dans tant de pays aujourd'hui. Aussi les gens parlent-ils de décadence de la démocratie, de ruine de notre civilisation.  
  
          Certains disent que chaque civilisation doit finalement tomber en ruine et se désintégrer. Il existe d'éminents propagandistes de cette idée. L'un d'entre eux était le professeur allemand Spengler; un autre bien plus connu était l'historien anglais Toynbee. Leur thème est que notre civilisation est parvenue à la vieillesse. Spengler comparait les civilisations à des plantes, qui grandissent, grandissent, mais dont la vie arrive quelque jour à son terme. Il en va de même, disait-il, pour les civilisations. Ce rapprochement métaphorique, assimilant une civilisation à une plante, est complètement arbitraire.  
  
          Tout d'abord, il est au sein de l'histoire de l'humanité bien difficile de faire un départ entre des civilisations différentes qui seraient indépendantes les unes des autres. Les civilisations ne sont pas indépendantes, maisinterdépendantes, elles s'influencent sans cesse l'une l'autre. Il n'est donc pas possible de parler du déclin d'une civilisation particulière de la même façon que l'on parle de la mort d'une plante déterminée.  
  
          Mais même si l'on réfute des théories de Spengler et de Toynbee, il reste dans l'esprit des multitudes une comparaison très frappante, l'analogie avec ce qui s'est passé dans certaines phases de décadence. Il est incontestable qu'au deuxième siècle de notre ère, l'Empire romain avait nourri une civilisation très prospère; et que dans ces parties de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique où s'étendait la puissance romaine, la civilisation atteignit un très haut niveau. Et il y régnait aussi une très haute civilisation économique, basée sur un certain degré de division du travail. Bien qu'elle apparaisse fort primitive en comparaison de la situation chez nous aujourd'hui, son organisation était vraiment remarquable. Elle atteignait le plus haut degré de division du travail qui ait jamais été réalisé avant l'apparition du capitalisme moderne. Il n'est pas moins vrai que cette civilisation se désintégra, en particulier au troisième siècle. La désintégration interne de l'Empire romain le rendit incapable de résister à l'agression extérieure. Bien que cette agression n'ait pas été pire que celle à laquelle les Romains avaient à plusieurs reprises résisté dans les siècles précédents, ils ne purent la repousser plus longtemps après ce qui s'était produit dans l'empire même.  
  
          Et que s'était-il produit? Quel était le problème? Qu'était-ce qui avait amené la désintégration dans un empire qui, à tous égards, avait atteint le plus haut niveau de civilisation jamais connu jusqu'au dix-huitième siècle? La vérité est que ce qui détruisit cette civilisation antique a été quelque chose de fort semblable, presque identique à ce qui constitue les menaces à notre civilisation d'aujourd'hui: c'était d'une part l'interventionnisme, et d'autre part l'inflation. L'interventionnisme de l'Empire romain consista en ceci que les empereurs, suivant en cela la politique plus ancienne des Grecs, pratiquèrent sans méfiance le contrôle des prix. Ce contrôle des prix était d'ailleurs modéré et pratiquement sans conséquences parce que, des siècles durant, il ne fut pas employé pour essayer d'abaisser les prix au-dessous du taux du marché.  
  
          Mais lorsque l'inflation commença au troisième siècle, les malheureux Romains ne disposaient pas encore de nos moyens techniques inflationnistes: ils ne pouvaient imprimer de la monnaie. Ils durent falsifier les pièces de monnaie, ce qui est un système d'inflation très inférieur au système actuel. Ce dernier, par le recours à la moderne planche à billets, peut avec une si grande facilité détruire une monnaie! Mais la falsification des pièces eut une réelle efficacité, et conduisit au même résultat que celui du contrôle des prix. Car les prix autorisés par les pouvoirs publics furent désormais au-dessous du prix potentiel auquel l'inflation avait poussé les prix des diverses marchandises.  
  
          Le résultat, au total, fut que l'approvisionnement des villes en denrées alimentaires se mit à décliner. Les citadins furent réduits à retourner à la campagne et à reprendre la vie agricole. Les Romains ne se rendirent pas compte de ce qui leur arrivait. Ils n'y comprenaient rien. Ils n'avaient pas élaboré les outils intellectuels qui leur auraient permis d'interpréter les problèmes de la division du travail et les conséquences de l'inflation sur les prix de marché. Qu'il fût mal de falsifier les monnaies et de gonfler artificiellement le nombre de pièces, ils le savaient néanmoins fort bien.  
  
          En conséquence, les empereurs promulguèrent des édits pour empêcher ce mouvement de la population. Ils interdirent aux citadins d'aller s'établir dans les campagnes; mais ces interdictions furent sans effet. Car les gens ne trouvaient plus en ville de quoi manger, ils étaient affamés et dans ces conditions, des lois ne pouvaient les retenir de quitter les cités et d'aller labourer la terre. Celui qui restait à la ville ne trouvait plus de travail comme artisan, faute de clients pour ses fabrications. Et du fait de l'extinction des marchés citadins, plus personne ne trouva rien à y acheter.  
  
          Ainsi nous voyons, à partir du troisième siècle, les cités de l'Empire romain s'étioler, et la division du travail devenir moins intensive qu'elle n'avait été. Finalement, on en arriva au système médiéval du domaine vivant sur ses propres ressources, de la «villa» comme on l'appela dans les lois du Bas-Empire.  
  
          Par conséquent, lorsque les gens comparent notre situation à celle de l'Empire romain et disent; «Nous suivons le même chemin», ils ont quelque raison de parler ainsi. L'on peut trouver certaines similitudes dans les faits. Mais il y a aussi d'énormes différences. Ces différences ne sont pas dans les structures politiques telles qu'elles étaient pendant la seconde moitié du troisième siècle. À cette époque, tous les trois ans en moyenne un empereur mourait assassiné, et celui qui l'avait tué ou fait disparaître lui succédait. Au bout de trois ans en moyenne, le nouvel empereur subissait le même sort. Dioclétien, en l'année 284, devint empereur. Il s'efforça quelque temps d'arrêter la décadence, mais sans y parvenir.  
  
          Il y a d'énormes différences entre les conditions de l'heure actuelle et celles qui existaient à Rome, en ce que les mesures qui entraînent la désintégration de l'empire romain n'étaient pas préméditées. Elles n'étaient pas, dirais-je, le résultat de doctrines explicites et mal fondées.  
  
          Par contraste cependant, les idées interventionnistes, les idées socialistes, les idées inflationnistes de notre époque ont été concoctées et formulées par des écrivains et des professeurs. Et elles sont enseignées au collège et à l'université. Vous pourriez dire alors: «Notre situation actuelle est donc bien pire.» Je vous répondrai: «Non, elle ne l'est pas.» À mon sens elle est meilleure, parce que des idées peuvent être réfutées et remplacées par d'autres idées. Personne ne mettait en doute, au temps des empereurs romains, que le gouvernement ait le droit de fixer des prix maximums, et que ce soit une bonne politique. Personne ne contestait cela.  
  
          Mais maintenant, nous avons des écoles, des professeurs et des livres qui recommandent la même chose, nous savons parfaitement que c'est un problème sujet à discussion. Toutes ces idées mal venues dont nous souffrons aujourd'hui, et qui ont rendu notre politique si nuisible, ont été élaborées par des théoriciens universitaires. 
  
          Un célèbre écrivain espagnol a forgé l'expression «la révolte des masses». Quant à nous, soyons très prudents en l'employant, parce que cette révolte n'a pas été le fait des masses, mais des intellectuels. Et les intellectuels qui l'ont fomentée n'étaient pas des échantillons de la masse. La doctrine marxiste prétend que seuls les prolétaires ont des idées saines, et que seul l'esprit prolétarien a créé le socialisme. Or tous les écrivains socialistes, sans exception, furent des bourgeois, au sens où les socialistes emploient ce terme.  
  
          Karl Marx n'était pas un prolétaire. Il était le fils d'un juriste. Il n'eut pas à travailler pour pouvoir s'inscrire à l'université. Il fit ses études supérieures comme le font les jeunes gens de familles aisées de nos jours. Plus tard, et pour le reste de sa vie, il fut entretenu par son ami Friedrich Engels qui – étant un manufacturier – appartenait à la pire espèce des «bourgeois» selon les idées socialistes. En langage marxiste, c'était un exploiteur.  
  
          Tout ce qui arrive dans la société mondiale où nous vivons est le résultat des idées. Le bon et le mauvais. Ce qu'il faut, c'est combattre les idées fausses. Nous devons combattre tout ce qui, dans la vie publique, nous semble mauvais. Nous devons remplacer les idées fausses par des idées justes. Nous devons réfuter les théories qui appuient la violence syndicaliste. Nous devons nous opposer à la confiscation de la propriété, à la manipulation autoritaire des prix, à l'inflation, et à tous ces maux dont nous souffrons.  
  
          Les idées, et les idées seules, peuvent mettre de la lumière là où il y a obscurité. Ces idées doivent être présentées au public de telle façon qu'elles persuadent les gens. Nous devons les convaincre que ces idées sont des idées justes et non des idées fausses. La grande ère du dix-neuvième siècle, les grandes réalisations du capitalisme, furent les fruits de la pensée des grands économistes classiques, d'Adam Smith, de David Ricardo, de Frédéric Bastiat et d'autres.  
  
          Ce dont nous avons besoin, ce n'est rien d'autre que de substituer des idées meilleures à des idées qui sont fausses. Cela, j'en ai pleine confiance, sera réalisé par la génération qui monte. Notre civilisation n'est pas vouée à périr comme le disent Spengler et Toynbee. Notre civilisation ne sera pas vaincue par l'esprit qui souffle de Moscou. Notre civilisation peut survivre, et elle le doit. Et elle survivra grâce à des idées meilleures que celles qui gouvernent le monde aujourd'hui; et ces idées meilleures seront développées par la génération montante.  
  
          Je considère que c'est un très bon signe que, tandis qu'il y a cinquante ans pratiquement personne dans le monde entier n'osait dire quelque chose en faveur d'une économie libre, nous avons aujourd'hui, au moins dans un certain nombre de pays évolués de par le monde, des institutions qui sont autant de centres de propagation de l'économie libre (...) [J]'ai une entière confiance dans l'avenir de la liberté, aussi bien politique qu'économique. 
 

 



 

Article originellement publié par le Québéquois Libre ici

 

 

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Ludwig von Mises (1881 - 1973) est un économiste majeur de l'école autrichienne d'économie. Il expose dans son magnum opus, L'Action humaine, les positions épistémologiques et méthodologiques qui caractérisent l'école autrichienne : conception subjective de la valeur, individualisme méthodologique et praxéologie. Son nom reste également attaché à la critique théorique du socialisme, que Mises considère voué irrémédiablement à l'échec en raison de l'absence des mécanismes de fixation des prix par le marché. Friedrich Hayek, Murray Rothbard et Israel Kirzner comptent parmi ses élèves les plus éminents.
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