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Stephan Zweig. L'inflation en Autriche dans les années 20
Publié le 07 mars 2007
1504 mots - Temps de lecture : 3 - 6 minutes
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Bientôt on vit naître une nouvelle profession, celle d'« accapareur », ainsi qu'on l'appelait. Des hommes sans occupation se chargeaient d'un ou deux sacs à dos et allaient trouver les paysans les uns après les autres ; ils prenaient même le train jusqu'à des endroits particulièrement rentables afin d'amasser par des voies illégales toutes sortes de vivres qu'ils détaillaient ensuite à la ville pour le quadruple ou le quintuple du prix qu'ils les avaient payées.

 

Tout d'abord, les paysans étaient heureux de la quantité de papier-monnaie qui pleuvait dans leur maison en échange de leurs œufs et de leur beurre, et qu'ils « accaparaient » de leur côté. Mais dès qu'ils allaient à la ville avec leur portefeuille bien garni, ils découvraient avec amertume que, tandis qu'ils n'avaient exigé que le quintuple pour leurs denrées, les prix de la faux, du marteau, du chaudron qu'ils voulaient acheter avaient entre-temps été multipliés par vingt, par cinquante. Dès lors, ils ne songeaient plus qu'à se procurer des objets manufacturés et exigeaient le paiement en nature, marchandise contre marchandise. Après avoir déjà, dans ses tranchées, reculé avec succès jusqu'à l'âge des cavernes, l'humanité abolissait aussi la convention millénaire de l'argent monnayé et retournait au système primitif du troc.

 

Un commerce grotesque s'instaura dans tout le pays. Les citadins emportaient chez les paysans tout ce dont ils pouvaient se passer, vases de porcelaine de Chine et tapis, sabres et carabines, appareils photographiques et livres, lampes et bibelots (…)

 

Des biens tangibles, de la « substance », pas d'argent, tel était le mot d'ordre. Beaucoup durent retirer l'alliance de leur doigt et la ceinture de cuir qui entourait leur corps, afin de pouvoir nourrir ce corps.

 

Finalement, les autorités intervinrent pour arrêter ce trafic, dont la pratique ne profitait qu'aux riches ; de province en province, des escouades entières furent disposées, qui reçurent pour mission de saisir les marchandises des accapareurs circulant à bicyclette ou en chemin de fer et de les remettre aux offices de ravitaillement des villes. Les accapareurs ripostèrent en organisant à la manière du Far West des transports nocturnes ou en corrompant les agents chargés de la surveillance, qui avaient eux-mêmes à la maison des enfants affamés (…)

 

De semaine en semaine, le chaos augmentait, la population s'excitait davantage. Car de jour en jour, la dépréciation de la monnaie se faisait plus sensible. Les Etats voisins avaient remplacé les billets de banque austro-hongrois par les leurs propres et avaient plus ou moins imposé à la petite Autriche la charge principale de rembourser l'ancienne « couronne ».

 

Le premier signe de la défiance que nourrissait la population fut la disparition de la monnaie métallique, car un petit morceau de cuivre ou de nickel représentait quand même de la « substance », relativement au simple papier imprimé. L'Etat, il est vrai, fit rendre au maximum la planche à billets, afin de fabriquer le plus possible de cet argent artificiel, selon la recette de Méphistophélès, mais il ne parvint pas à suivre le mouvement de l'inflation ; c'est ainsi que chaque ville, petite ou grande, et finalement chaque village, se mit à imprimer son propre « argent de secours », que l'on se voyait refuser dès le plus proche village, et que l'on jetait tout simplement, le plus souvent, après avoir bien reconnu qu'il était sans valeur.

 

Un économiste qui saurait mettre en relief toutes les phases de l'inflation, en Autriche d'abord puis en Allemagne, pourrait facilement, à mon avis, surpasser n'importe quel roman par le caractère passionnant de ce qu'il décrirait, car le chaos revêtit des formes de plus en plus fantastiques. Bientôt, plus personne ne sut ce que coûtait un objet. Les prix faisaient des bonds tout à fait arbitraires ; une boîte d'allumettes coûtait, dans un magasin qui en avait fait monter le prix au bon moment, vingt fois plus que dans un autre, où un brave homme vendait encore naïvement sa marchandise au prix de la veille ; en récompense de son honnêteté, son magasin se vidait en une heure, car on se le disait, chacun courait et achetait ce qui était à vendre, qu'il en eût besoin où non. Même un poisson rouge ou un vieux télescope était encore de la « substance », et tout le monde voulait de la substance au lieu de papier.

 

C'est sur les loyers que cette disposition produisit ses effets les plus grotesques : le gouvernement, pour protéger les locataires (qui représentaient la grande masse), avait interdit toute augmentation, au détriment des propriétaires. Il se trouva bientôt qu'en Autriche le loyer annuel d'un appartement moyen coûta moins au locataire qu'un seul déjeuner ; toute l'Autriche a en quelque sorte été logée gratuitement pendant cinq ou dix années (car plus tard aussi toute résiliation de bail fut interdite). Dans ce chaos insensé, la situation se faisait de semaine en semaine plus absurde et immorale. Qui avait économisé pendant quarante ans et, en outre, patriotiquement placé son argent dans les emprunts de guerre était réduit à la mendicité. Qui avait contracté des dettes en était déchargé. Qui s'en tenait correctement à la répartition des vivres mourait de faim ; seul celui qui la transgressait effrontément mangeait son soûl. Qui savait corrompre faisait de bonnes affaires ; qui spéculait profitait. Qui vendait en se réglant sur le prix d'achat était volé ; qui calculait soigneusement se faisait quand même rouler. Dans cet écoulement et cette évaporation de l'argent, il n'y avait point d'étalon, point de valeur fixe, il n'y avait plus qu'une seule vertu : être adroit, souple, sans scrupule, et sauter sur le dos du cheval lancé au grand galop, au lieu de se faire piétiner par lui.

 

A cela s'ajoutait que durant cette dépression des valeurs où les gens en Autriche avaient perdu toute mesure, bien des étrangers avaient reconnu que chez nous il était fort avantageux de pêcher en eau trouble. Les seules valeurs demeurées stables dans le pays pendant l'inflation – qui dura trois ans et dont le rythme se précipita de plus en plus – c'étaient les monnaies étrangères. Les couronnes autrichiennes fondant entre les doigts comme gélatine, chacun voulait des francs suisses, des dollars américains, et une foule considérable d'étrangers exploitaient cette conjoncture pour dévorer le cadavre palpitant de la couronne autrichienne.

 

On « découvrit » l'Autriche, qui connut une funeste « saison touristique ». Tous les hôtels de Vienne étaient pleins de ces vautours ; ils achetaient tout, depuis la brosse à dents jusqu'au domaine rural, ils vidaient les collections des particuliers et les magasins d'antiquités avant que les propriétaires, dans leur détresse, soupçonnassent à quel point ils étaient dépouillés et volés. De petits portiers d'hôtel venus de Suisse, des sténodactylographes de Hollande habitaient les appartements princiers des hôtels du Ring. Si incroyable que paraisse le fait, je puis le certifier, parce que j'en ai été le témoin : le célèbre et luxueux Hôtel de l'Europe de Salzbourg fut loué pendant assez longtemps à des chômeurs anglais qui, grâce aux généreuses allocations que l'Angleterre accordait à ses sans-travail, y vivaient à meilleur compte que chez eux dans leurs taudis.

 

Tout ce qui ne tenait pas à fer et à clou disparaissait ; peu à peu se répandit toujours plus largement le bruit qu'en Autriche on pouvait vivre et acheter à vil prix. (…) Même l'Allemagne, où l'inflation progressa d'abord à un rythme beaucoup plus lent – il est vrai que ce fut pour dépasser ensuite la nôtre d'un million de fois – utilisait son mark contre la couronne qui se dissolvait. Ville frontière, Salzbourg m'offrait la meilleure occasion d'observer ces razzias quotidiennes. Par centaines, par milliers, les Bavarois venaient des villes et des villages voisins et se répandaient à travers la petite ville. (…) Finalement, à l'instigation du gouvernement allemand, on établit une surveillance à la frontière pour empêcher que tous les objets de première nécessité, au lieu d'être achetés dans les magasin du pays, ne le fussent à Salzbourg, où ils étaient moins chers (…)

 

 Un article, cependant, demeurait libre et ne pouvait être saisi : la bière qu'on avait absorbée. Et les buveurs de bière bavarois calculaient tous les jours, en consultant les cours, si dans la région de Salzbourg ils pourraient, du fait de la dépréciation de la couronne, boire cinq ou six, ou dix litres pour le prix qu'il leur fallait payer un litre chez eux. On ne pouvait imaginer tentation plus alléchante (…) Bien sûr, ils ne se doutaient pas, ces joyeux Bavarois, qu'une revanche terrible les menaçait. Car lorsque la couronne se stabilisa et que le mark tomba dans des proportions astronomiques, ce furent les Autrichiens qui partirent de la même gare pour aller s’enivrer en face à bon marché, et le même spectacle se produisit une seconde fois, mais en sens inverse. Cette guerre de la bière au cours des deux inflations est un de mes souvenirs les plus singuliers parce que, avec son caractère pittoresque et grotesque, c'est peut-être elle, qui montre le plus clairement, en petit, tout l'égarement qui sévissait durant ces années.

 

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