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Tocqueville, prophète du despotisme démocratique

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Extrait des Archives : publié le 27 août 2012
1111 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
( 19 votes, 4,4/5 ) , 1 commentaire
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L'analyse de la démocratie par Tocqueville ne fait que prolonger en un sens la distinction de Constant entre la liberté des anciens et celle des modernes (voir notre article sur Benjamin Constant). Dans un article de 1836 (« État social et politique de la France avant et depuis 1789 »), Tocqueville établit une comparaison méthodique entre la liberté aristocratique et la liberté démocratique. La première se définit comme « la jouissance d'un privilège » et Tocqueville de citer en exemple le citoyen romain qui tient sa liberté non de la nature mais de son appartenance à Rome. La seconde notion, qui est « la notion juste de la liberté », consiste dans un « droit égal et imprescriptible à vivre indépendant de ses semblables. » Cette notion moderne de la liberté n'est donc pas comme la première une notion politique, elle se fonde sur le droit naturel et elle est « juste » parce qu'elle s'étend également à tout homme. Ainsi c’est le fait que la liberté soit égale pour tous qui constitue le changement le plus radical. Autrement dit, ce qui est nouveau, ce n’est pas la liberté mais l’égalité.


La démocratie comme égalisation des conditions


En 1841, dans La Démocratie en Amérique, Tocqueville analyse ce principe démocratique qui s'affirme par l'égalisation des conditions contre la hiérarchie des classes et l’autorité des traditions. Car les sociétés aristocratiques sont des sociétés fortement hiérarchisées, elles sont donc fondées sur des liens de dépendance et d’obéissance. C’est la relation de maître à serviteur qui prédomine.


Dans cette égalité des conditions, qui définit selon Tocqueville la démocratie, il y a toujours des riches et des pauvres mais le riche peut devenir pauvre et le pauvre devenir riche. Il n’y a plus de classes sociales rigides, les hommes se ressemblent de plus en plus et deviennent de plus en plus indépendants les uns des autres.


Un texte éclairant à cet égard est celui consacré à l’influence de la démocratie sur les rapports du serviteur et du maître. Leur relation est provisoire et contractuelle. On ne naît plus serviteur. Le maître et le serviteur deviennent étrangers l’un à l’autre, il n’y a plus entre eux de lien de nature comme un père avec son fils.


L’homo democraticus


Mais paradoxalement, constate-t-il, cette idée démocratique tend à produire de mauvais effets. Plus les hommes deviennent égaux, plus ils deviennent semblables et moins ils se sentent liés les uns aux autres. L’égalité fait donc apparaître une manière d'être radicalement nouvelle que l’auteur décrit de plusieurs façons.


Il s’agit d’abord d’un conformisme que Tocqueville nomme « tyrannie de la majorité ». En effet, l’égalité tend à dissoudre l’idée de supériorité naturelle ainsi que l’influence des traditions, ou des anciens. L’homme démocratique en vient à considérer que son opinion vaut celle de tout autre et qu’il n’y a aucune raison de croire un homme sur parole. Chacun veut donc se faire son opinion et ne se fier qu’à sa propre raison. Mais en se repliant sur lui-même, il sent sa faiblesse et son isolement et il se tourne alors naturellement vers la masse en pensant que la vérité réside dans le plus grand nombre. Les points de vue minoritaires sont alors combattus comme ennemis de la démocratie.


Il y a aussi ce que Tocqueville nomme « individualisme », c’est-à-dire le « désintérêt pour les affaires publiques » et « l’amour des jouissances matérielles ». Il définit l’individualisme comme un sentiment d’autosuffisance qui conduit le citoyen à s’isoler de la masse et à se replier sur lui-même, sans lien qui le rattache aux autres.


Or ce processus d’égalisation constitue une menace pour la liberté et la responsabilité politique du citoyen. Quelle est cette menace ? Le conformisme et l’individualisme rendent les hommes « apathiques » et les prépare à consentir au despotisme. Ils sont prêts à sacrifier leur liberté à leur tranquillité, à leurs « petits et vulgaires plaisirs ». Ce n’est pas une tyrannie qui reposerait sur le caprice du gouvernant ni un despotisme classique qui reposerait sur la force brutale. Selon Tocqueville, la passion égalitaire conduit les hommes à étendre indéfiniment le champ de la politique. Les sociétés démocratiques sont envieuses, elles demandent à l’État de protéger toujours davantage leur bien-être, au prix d’un sacrifice de leur liberté. Tocqueville décrit admirablement ce phénomène et anticipe avec lucidité l’accroissement indéfini et inéluctable de l’État. Ce dernier finit par prendre en charge et par contrôler toutes les sphères de la vie économique et sociale.


Démocratie et socialisme


En 1848, aux côtés de Bastiat, Tocqueville prend position contre l’inscription du droit au travail dans la Constitution. À cette occasion, il s’en prend violemment au socialisme. Esquissant un projet de discours, il écrit dans ses notes : « N'y a-t-il pas quelques traits communs qui permettent de discerner le socialisme de toutes les autres doctrines ? Oui, trois :

1. Appel à toutes les jouissances matérielles, au sensualisme sous toutes ses formes.

2. Atteinte directe ou indirecte à la propriété individuelle.

3. Mépris de l'individu. Défiance profonde de la liberté humaine. »


Et Tocqueville de poursuivre :


Partout où ces trois caractères sont réunis, là est le socialisme. Le socialisme ainsi entendu, ce n'est pas une modification de la société que nous connaissons. Les socialistes pour se faire bien voir, prétendent être les continuateurs, les héritiers légitimes de la Révolution française, les apôtres par excellence de la démocratie. C'est un masque qu'il faut leur enlever. [...] Vous vous dites les continuateurs de la Révolution ! Vous en êtes les corrupteurs. Vous prétendez continuer son œuvre, vous faites quelque chose de différent, de contraire. Vous nous ramenez vers les institutions qu'elle avait détruites. [...] La démocratie et le socialisme sont non seulement des choses différentes mais profondément contraires, qui veut l'une ne peut pas vouloir l'autre, qui dit République démocratique et sociale dit un contresens. La démocratie c'est l'égalité dans l'indépendance, la liberté, le socialisme, c'est l'égalité dans la contrainte, la servitude. (A. de Tocqueville, séance de la Constituante du 12 septembre 1848, in O.C. t. III, vol. 3, p. 177


Tocqueville, on le voit, oppose les principes de 89, libéraux, à ceux de 93, collectivistes et totalitaires. La République n'a pas, ne peut pas avoir à charge d'assurer le bien-être à chaque citoyen. Elle ne doit à chacun que les lumières et la liberté.  Et l’auteur de La Démocratie en Amérique nous met en garde : « Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d’elles que l’égalité les conduise à la servitude ou à la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères. »

 

 

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Damien Theillier est professeur de philosophie. Il est l’auteur de Culture générale (Editions Pearson, 2009), d'un cours de philosophie en ligne (http://cours-de-philosophie.fr), il préside l’Institut Coppet (www.institutcoppet.org).
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Que de beaux souvenirs de mes cours .
Un vrai despote éclairé !
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