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|
L’Europe a-t-elle encore des atouts face aux
pays émergents, en particulier les BRICS (Brésil, Russie,
Inde, Chine et Afrique du Sud) ? Assistera-t-elle, impuissante, à son
long déclin ? Remarquons cependant que l’impuissance serait
ici une incapacité à surmonter une supposée
décadence européenne.
Nous défendons ici l’idée que l’Europe
est loin d’avoir dit son dernier mot, à condition de ne pas
gaspiller ses atouts par de
mauvais choix institutionnels.
En effet, l’Europe Occidentale reste la
région la plus productive au monde. Le tableau ci-dessous est
très révélateur. On peut y constater que parmi les pays
européens sélectionnés, l’heure travaillée
la moins productive est celle de l’Italie qui reste néanmoins plus
productive que celle des pays émergents comme la Corée du Sud,
la Russie ou la Turquie, et juste un peu en-dessous de celle de l’Australie
et du Canada. Le seul pays à dépasser l’Europe
Occidentale en matière de productivité par heure travaillée
sont les États-Unis.
|
Pays
|
PNB par
tête, 2010 (en dollars PPA*)
|
PNB par
heure travaillée, 2010 (en dollars PPA*)
|
|
Allemagne
|
33.423
|
53,6
|
|
Australie
|
36.569
|
46,8
|
|
Belgique
|
32.847
|
58,9
|
|
Canada
|
35.241
|
45,2
|
|
Corée du sud
|
30.579
|
27,2
|
|
Danemark
|
32.241
|
51,3
|
|
Espagne
|
26.967
|
47.2
|
|
États-Unis
|
41.975
|
59
|
|
France
|
29.661
|
57,7
|
|
Italie
|
27.080
|
43.9
|
|
Japon
|
30.579
|
39,4
|
|
Pays Bas
|
37.004
|
58,8
|
|
Russie
|
13.606
|
20,6
|
|
Suède
|
33.990
|
49,9
|
|
Turquie
|
12.530
|
26,3
|
Source :OCDE.
* Parité du Pouvoir
d’Achat.
Ce qui peut sans doute paraître surprenant,
c’est le fait que des pays comme la France, l’Espagne et
l’Italie, dont le PNB par habitant est plus bas que celui
d’autres pays développés, affichent pourtant une
productivité horaire très élevée. Il n’y a en
fait rien d’étonnant à cela, une fois qu’on prend
en considération le contexte institutionnel de ces pays. Il
s’agit de pays où la protection du travail est très forte
en termes de salaire minimum, régulations du marché du travail
et coûts à l’embauche. Ces obstacles amènent les
entreprises à être plus sélectives à
l’embauche et les incitent à investir significativement en biens
de capital pour améliorer la productivité des salariés.
Ces chiffres laissent rêveur car si les
institutions et règles de ces pays étaient réformées
(travail et fiscalité), alors la forte productivité de ces pays
pourrait s’étendre à toute leur économie plutôt
que de se concentrer sur la partie des travailleurs qui arrivent à
obtenir un job et sont donc aussi les plus formés. Dans un premier temps,
il est possible que la baisse des
coûts du travail résulterait en un
partage du travail existant. Dans un deuxième temps, ce mouvement
serait contrecarré par la nouvelle attractivité d’un pays
productif où le marché du travail est plus flexible.
Les réformes du marché du travail et
la baisse de la fiscalité auraient ainsi deux effets capables de
rendre aux pays européens
leur compétitivité. D’un côté, la
flexibilité du marché du travail favoriserait la
réintégration potentielle des chômeurs, car les
barrières de la protection seraient levées. D’un autre
côté, une fiscalité allégée permettrait une
libération des ressources tant pour la consommation que pour
l’investissement. Ce deuxième effet renforcerait le premier,
transformant la réintégration potentielle en
réintégration de fait.
Ensuite, gardons à l’esprit que
l’infrastructure bien développée de l’Europe Occidentale
représente un vrai avantage comparatif par rapport aux pays émergents.
Les besoins de l’Europe en matière de voies de communication,
transport, santé, éducation ou sécurité sont déjà satisfaits et
parfois même redondants – car il n’est pas rare que
l’offre de services publics y soit supérieure aux capacités
productives de la population du territoire considéré.
Les pays émergents comme le Brésil,
la Chine et l’Inde ont, au contraire des besoins très importants
en la matière. Leur infrastructure est très inégalement
développée sur leur territoire respectif. Le Brésil, par
exemple, dispose d’un réseau ferroviaire insignifiant par
rapport aux besoins de l’économie, tandis que le réseau
ferroviaire de l’Inde est obsolète et mal entretenu. La Chine
concentre ses efforts d’urbanisation et d’industrialisation dans
les zones côtières tout en délaissant
l’intérieur du pays. Le tableau ci-dessous est encore plus
révélateur du retard des BRICS en ce qui concerne l’infrastructure
sanitaire.
|
Pays
|
Médecins
par 10.000 habitants (2010)
|
Lits
d’hôpital par 10.000 habitants (2000-2010)
|
Accès
aux installations sanitaires (2010, % de la population)
|
Espérance
de vie à la naissance (2009)
|
Mortalité
15-60 ans par 1000 habitants (2009)
|
|
Afrique du Sud
|
7,7
|
28
|
79
|
54
|
496
|
|
Brésil
|
17,2
|
24
|
79
|
73
|
154
|
|
Chine
|
14,2
|
41
|
64
|
74
|
116
|
|
Danemark
|
34,2
|
36
|
100
|
79
|
86
|
|
Espagne
|
37,1
|
31
|
100
|
82
|
68
|
|
France
|
35
|
71
|
100
|
81
|
85
|
|
Inde
|
6
|
9
|
34
|
65
|
212
|
|
Russie
|
43,1
|
97
|
70
|
68
|
269
|
Sources : Organisation Mondiale de
la Santé, Banque Mondiale.
Les BRICS enregistrent donc un certain retard en
termes de système de santé par rapport aux pays
européens. La Russie est la seule exception, mais on voit que son
système n’est pas encore à même
d’améliorer l’espérance de vie et faire baisser la mortalité – chose que
les espagnols et les danois arrivent à faire avec moins de lits
d’hôpital.
La presse a beau vanter les performances
économiques des BRICS, il faut donc quand même relativiser. D’autant
plus qu’une bonne partie des ces performances
résulte de l’avance économique de l’Europe, des
États-Unis et du Canada. Peut-on imaginer le
« boom » chinois sans les investissements et les
transferts de technologie massifs réalisés par des entreprises
euro-américaines ? Ou encore, que seraient les exportations des
BRICS sans la demande vorace des consommateurs euro-américains ?
Il suffit de lire les deux tableaux ci-dessous.
|
Pays
|
Exportation
(2010)
|
Importation
(2010)
|
|
Afrique du Sud
|
UE 27% ; Chine 11,4% ; US 9,9%,
|
UE 32,1% ; Chine 14,3% ; US 7,3%
|
|
Brésil
|
UE 21,8% ; Chine 15,6% ; US 9,7%
|
UE 21,2% ; US 15,1% ; Chine 14,2%
|
|
Chine
|
UE 19,7% ; US 18% ; Hong Kong 13,8%
|
Japon 12,7% ; UE 12,1% ; Corée
du Sud 9,9%
|
|
Inde
|
UE 18,8% ; EAU 12,4% ; US 10,7%
|
UE 12,1% ; Chine 11,8% ; EAU 8,8%
|
|
Russie
|
UE 52,2% ; Ukraine 5,8% ; Turquie 5,1%
|
UE 38,8% ; Chine 15,7% ; Ukraine 5,6%
|
Source :
Organisation Mondiale du Commerce.
|
Classement
de l’Investissement Direct de l’Étranger (Milliards de
Dollars, 2010)
|
Classement
de l’Investissement Direct à l’Étranger (Milliards
de Dollars, 2010)
|
|
1. États-Unis 2.874
|
1.
États-Unis 4.051
|
|
2. France 1.186
|
2. France 1.787
|
|
3. Hong
Kong 1.141
|
3.
Royaume-Uni 1.702
|
|
4.
Royaume-Uni 1.136
|
4. Allemagne 1.486
|
|
5.
Allemagne 998
|
5. Pays
Bas 989
|
|
6.
Belgique 984
|
6. Hong Kong 988
|
|
7. Chine 776
|
7. Suisse 938
|
|
8. Espagne 634
|
8. Japon 880
|
|
9. Canada 597
|
9.
Belgique 814
|
|
10. Pays
Bas 590
|
10. Espagne 679
|
|
13. Brésil 426
|
15. Chine 322
|
|
16. Russie 343
|
16. Russie 315
|
|
20. Inde 225
|
24. Inde 114
|
|
29. Afrique du Sud 125
|
25. Brésil 114
|
|
|
28.
Afrique du Sud 74
|
Source : CIA Worldfact Book 2011.
En fait, le développement récent des
BRICS a en grande partie été possible grâce à l’ouverture
des marchés des pays développés au cours des 30 dernières années. Or, les BRICS restent des
pays où l’interventionnisme étatique est très prononcé par rapport à
celui des pays d’Europe
Occidentale (tableau ci-dessous). Loin d’être un avantage, il
s’agit d’un problème d’importance.
Plus précisément, les BRICS sont exposés
à un risque inflationniste élevé du fait des
manipulations monétaires qui y sont pratiquées. Elles visent à
stimuler leurs économies par le biais de la création de
monnaie. Or, cette stimulation est artificielle et se manifeste par
l’injection des liquidités des banques centrales vers les banques
commerciales et la dévaluation de la monnaie nationale du fait
d’une offre de monnaie nationale en excès par rapport aux
monnaies étrangères, ce qui tend à rendre les
exportations du pays plus « compétitives ». Pour
éviter les conséquences de cette politique, presque tous les
BRICS interviennent massivement sur les marchés et sur les prix. Cet
interventionnisme ne peut pas rester sans conséquence néfaste
pour ces pays qui voient aussi leur endettement gonfler.
Tout en relativisant l’ascension de ces
pays, il faut néanmoins reconnaître qu’elle montre que depuis bientôt vingt-cinq ans les
règles s’y assouplissent et l’interventionnisme –
néfaste au développement – fléchit.
Un survol de l’histoire économique récente nous montre que
les pays en voie de développement, dont les BRICS sont issus, ont
procédé à des réformes visant à
libéraliser leurs économies. Dans le même temps, les
processus de libéralisation des pays développés se
ralentissait ou était mis en péril du fait de leur endettement
galopant. Cet endettement aurait pourtant pu être évité
si la libéralisation des pays développés avait été
accélérée. La libéralisation de services publics
en général aurait diminué, voire éliminé,
la principale source des dépenses publiques et d’endettement,
évitant ainsi le cercle vicieux de la dette engendré par une alourdissement sévère de la charge de la
dette.
|
Pays
|
Contrôle
de l’État sur l’Économie (2008)*
|
Barrières
à l’Entrepreneuriat (2008)*
|
Barrières
au Commerce et à l’Investissement (2008)*
|
|
Afrique du Sud
|
3,10
|
2,17
|
1,86
|
|
Allemagne
|
1,96
|
1,31
|
0,53
|
|
Brésil
|
2,67
|
1,97
|
1,30
|
|
Chine
|
4,63
|
2,89
|
2,39
|
|
États-Unis
|
1,10
|
1,24
|
0,17
|
|
France
|
2,62
|
1,28
|
0,27
|
|
Inde
|
3,58
|
2,73
|
2,22
|
|
Russie
|
4,39
|
1,78
|
2,93
|
Source : OCDE.
* Plus l’indice est
élevé plus il y a d’intervention.
L’analyse de la réussite
récente des pays émergents, surtout les BRICS, et de la
réussite passée des pays européens nous montre que le
chemin à suivre pour l’Europe est très clair.
L’Europe doit renouer avec une libéralisation de son
économie. Cela consisterait à ouvrir les services publics
à la concurrence, alléger et simplifier significativement la
fiscalité, flexibiliser le travail et rétablir un étalon
métallique – ce qui signifierait la fin du système
monétaire actuel organisé autour des Banques centrales.
L’Europe bénéfice encore
d’une avance considérable par rapport aux pays émergents
et même par rapport à d’autres pays
développés. Mais cette avance est sans cesse rognée par
les progrès que font les pays émergents qui semblent choisir la
voie de la compétitivité et de la croissance durable. La
question est maintenant de savoir si l’Europe saura faire des choix
éclairés.
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