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Introduction par Martin Masse, le
Québécois Libre :
Presque tout le monde aujourd'hui, y compris la presque
totalité des soi-disant économistes, croit que la banque
centrale peut augmenter la quantité de crédit dans
l'économie. Et presque tout le monde croit que lorsque l'État
garantit des prêts à des entreprises ou à des
particuliers, cela permet aussi de rendre le crédit plus facilement
disponible, ce qui ne peut qu'être bénéfique.
La banque centrale
peut créer plus d'argent, non? Et le gouvernement n'enlève rien
à personne en garantissant simplement des prêts. Qu'y a-t-il de
mal à permettre à plus d'entreprises d'avoir accès
à ce crédit? Ne veut-on pas plus d'investissements pour
permettre d'accroître la production et ainsi augmenter la
prospérité?
Ceux qui croient que
le crédit peut être augmenté sans épargne
correspondante succombent en fait à une illusion qui découlent
de la présence de l'intermédiaire qu'est l'argent. L'argent
n'est pas une ressource réelle ou un facteur de production. Il n'est
que l'unité d'échange qui permet de les obtenir. Lorsqu'on
crée de l'argent, on n'augmente pas la quantité de ressources
dans l'économie. La création de crédit ne fait pas
soudainement apparaître plus de travailleurs, de matériaux, de
moyens de transport, d'énergie ou de logiciels informatiques. On ne
fait qu'augmenter le nombre d'unités monétaires permettant de
se les procurer. Et inévitablement, si des ressources en
quantité limitée vont aux uns, elles ne pourront être
utilisées par d'autres.
Voilà pourquoi
ces manipulations monétaires ne constituent en fait qu'une
création de faux crédit et qu'elles résultent simplement
en un transfert de ressources des uns vers les autres, vers ceux qui ont la
chance de mettre la main sur les fonds nouvellement créés
à partir de rien.
Les illettrés
économiques ne font tout simplement pas cette distinction très
simple entre l'unité d'échange et les ressources
réelles. Ils confondent le crédit permettant d'obtenir les
facteurs de production qu'on souhaite investir avec les facteurs de
production disponibles pour être investis. On peut bien multiplier le
premier par cent, les seconds n'apparaîtront pas par magie pour
répondre à la nouvelle demande ainsi créée. On
aura par contre créé de nombreuses distorsions dans la production,
qu'il faudra un jour réparer en liquidant les investissements non
rentables que le faux crédit aura financés.
On ne se surprendra
pas que le plus grand vulgarisateur de la science économique de
l'histoire, Frédéric Bastiat, ait consacré une section
de son immortel Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas à cette
question du crédit. Les mêmes sophismes étaient courants
à son époque. Pour bien comprendre la situation, Bastiat nous
demande d'oublier l'argent et de nous concentrer sur ce qui arrive aux
ressources réelles quand on augmente artificiellement la
quantité de crédit. En quelques paragraphes que n'importe qui
peut comprendre, il démolit la théorie débile selon
laquelle le crédit pousse dans les arbres, propagée
aujourd'hui par presque toute la classe politique, bureaucratique,
médiatique et universitaire.
Voici l'explication
simple mais lumineuse de Bastiat, qui vaut plus que tous les modèles
mathématiques utilisés par les charlatans qui sévissent
dans nos départements d'économie.
Le Crédit
De tous les temps, mais surtout dans les dernières
années, on a songé à universaliser la richesse en
universalisant le crédit.
Je ne crois pas
exagérer en disant que, depuis la révolution de Février,
les presses parisiennes ont vomi plus de dix mille brochures
préconisant cette solution du Problème social.
Cette solution,
hélas! a pour base une pure illusion d'optique, si tant est qu'une
illusion soit une base.
On commence par
confondre le numéraire avec les produits, puis on confond le
papier-monnaie avec le numéraire, et c'est de ces deux confusions
qu'on prétend dégager une réalité.
Il faut absolument,
dans cette question, oublier l'argent, la monnaie, les billets et les
autres instruments au moyen desquels les produits passent de main en main,
pour ne voir que les produits eux-mêmes, qui sont la véritable
matière du prêt.
Car quand un laboureur
emprunte cinquante francs pour acheter une charrue, ce n'est pas en
réalité cinquante francs qu'on lui prête, c'est la
charrue.
 
Et
quand un marchand emprunte vingt mille francs pour acheter une maison, ce
n'est pas vingt mille francs qu'il doit, c'est la maison.
L'argent n'apparaît
là que pour faciliter l'arrangement entre plusieurs parties.
Pierre peut
n'être pas disposé à prêter sa charrue, et Jacques
peut l'être à prêter son argent. Que fait alors Guillaume?
Il emprunte l'argent de Jacques et, avec cet argent, il achète la
charrue de Pierre.
Mais, en fait, nul
n'emprunte de l'argent pour l'argent lui-même. On emprunte l'argent
pour arriver aux produits.
Or, dans aucun pays,
il ne peut se transmettre d'une main à l'autre plus de produits qu'il
n'y en a.
Quelle que soit la
somme de numéraire et de papier qui circule, l'ensemble des
emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, de maisons, d'outils,
d'approvisionnements, de matières premières, que l'ensemble des
prêteurs n'en peut fournir.
Car mettons-nous bien
dans la tête que tout emprunteur suppose un prêteur, et que tout
emprunt implique un prêt. Cela posé, quel bien peuvent faire les institutions de crédit? c'est de
faciliter, entre les emprunteurs et les prêteurs, le moyen de se
trouver et de s'entendre. Mais, ce qu'elles ne peuvent faire, c'est
d'augmenter instantanément la masse des objets empruntés et
prêtés.
Il le faudrait
cependant pour que le but des Réformateurs fût atteint,
puisqu'ils n'aspirent à rien moins qu'à mettre des charrues,
des maisons, des outils, des approvisionnements, des matières
premières entre les mains de tous ceux qui en désirent.
Et pour cela
qu'imaginent-ils?
Donner au prêt la
garantie de l'État.
Approfondissons la
matière, car il y a là quelque chose qu'on voit et
quelque chose qu'on ne voit pas. Tâchons de voir les deux choses.
Supposons qu'il n'y ait
qu'une charrue dans le monde et que deux laboureurs y prétendent.
Pierre est possesseur
de la seule charrue qui soit disponible en France. Jean et Jacques
désirent l'emprunter. Jean, par sa probité, par ses
propriétés, par sa bonne renommée offre des garanties.
On croit en lui; il a du crédit. Jacques n'inspire pas
de confiance ou en inspire moins. Naturellement arrive que Pierre prête
sa charrue à Jean.
Mais voici que, sous
l'inspiration socialiste, l'État intervient et dit à Pierre:
Prêtez votre charrue à Jacques, je vous garantis le
remboursement, et cette garantie vaut mieux que celle de Jean, car il n'a que
lui pour répondre de lui-même, et moi, je n'ai rien, il est
vrai, mais je dispose de la fortune de tous les contribuables; c'est avec
leurs deniers qu'au besoin je vous payerai le principal et
l'intérêt.
En conséquence,
Pierre prête sa charrue à Jacques: c'est ce qu'on voit.
Et les socialistes se
frottent les mains, disant: Voyez comme notre plan a réussi.
Grâce à l'intervention de l'État, le pauvre Jacques a une
charrue. Il ne sera plus obligé à bêcher la terre; le
voilà sur la route de la fortune. C'est un bien pour lui et un profit
pour la nation prise en masse.
Eh non! messieurs, ce
n'est pas un profit pour la nation, car voici ce qu'on ne voit pas.
On ne voit pas
que la charrue n'a été à Jacques que parce qu'elle n'a
pas été à Jean.
On ne voit pas
que, si Jacques laboure au lieu de bêcher, Jean sera réduit
à bêcher au lieu de labourer.
Que, par
conséquent, ce qu'on considérait comme un accroissement
de prêt n'est qu'un déplacement de prêt.
En outre, on ne
voit pas que ce déplacement implique deux profondes injustices.
Injustice envers Jean
qui, après avoir mérité et conquis le crédit
par sa probité et son activité s'en voit
dépouillé.
Injustice envers les
contribuables, exposés à payer une dette qui ne les regarde
pas.
Dira-t-on que le
gouvernement offre à Jean les mêmes facilités qu'à
Jacques? Mais puisqu'il n'y a qu'une charrue disponible, deux ne peuvent
être prêtées. L'argument revient toujours à ce que,
grâce à l'intervention de l'État, il se fera plus
d'emprunts qu'il ne peut se faire de prêts, car la charrue
représente ici la masse des capitaux disponibles.
J'ai réduit, il
est vrai, l'opération à son expression la plus simple; mais,
éprouvez à la même pierre de touche les institutions
gouvernementales de crédit les plus compliquées, vous vous
convaincrez qu'elles ne peuvent avoir que ce résultat: déplacer
le crédit, non l'accroître. Dans un pays et dans un temps
donné, il n'y a qu'une certaine somme de capitaux en
disponibilité et tous se placent. En garantissant des insolvables,
l'État peut bien augmenter le nombre des emprunteurs, faire hausser
ainsi le taux de l'intérêt (toujours au préjudice du
contribuable), mais, ce qu'il ne peut faire, c'est augmenter le nombre des
prêteurs et l'importance du total des prêts.
Qu'on ne m'impute
point, cependant, une conclusion dont Dieu me préserve. Je dis que la
Loi ne doit point favoriser artificiellement les emprunts; mais je ne dis pas
qu'elle doive artificiellement les entraver. S'il se trouve, dans notre
régime hypothécaire ou ailleurs, des obstacles à la
diffusion et à l'application du crédit, qu'on les fasse
disparaître; rien de mieux, rien de plus juste. Mais c'est là,
avec la liberté, tout ce que doivent demander à la Loi des
Réformateurs dignes de ce nom.
Frédéric
Bastiat
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