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A la recherche des capitaux perdus
Publié le 21 décembre 2009
1719 mots - Temps de lecture : 4 - 6 minutes
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Mots clés associés :   Formation Des Prix |

 

 

 

 

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

 

 

Il y a des fins de semaine où il n’est pas bon d’être une banque, quoi qu’on en dise ! Jeudi, le Comité de Bâle rendait public un projet de réglementation financière, très attendu, qui laisse des ouvertures mais va leur imposer de ferrailler dur. Vendredi, la BCE en faisait autant avec son rapport semestriel, qui annonce que de lourdes dépréciations (estimées à 187 milliards de dollars d’ici à la fin 2010) devront encore être passées par les banques de la zone euro, qui vont devoir faire face à des pertes accrues (en particulier dans les secteurs du crédit immobilier commercial et dans les pays d’Europe centrale et orientale). La pente, décidément, se révèle longue et lente à remonter. Comment la gravir fait problème.

 

De quoi les banques disposent-elles dans leur boîte à outils ? Les obligations hybrides, ou contingentes, ne seraient prochainement plus admises par le Comité de Bâle pour renforcer le noyau dur des fonds propres. On ne peut donc plus compter sur elles, alors qu’elles ont été abondamment utilisées et qu’elles ne vont plus être prises en considération. Le sort des CoCos (les obligations convertibles contingentes), ces nouveaux instruments de dette encore peu éprouvés et dans lequel de grands espoirs sont fondés, afin de les remplacer, reste encore incertain. Leur formule new look prévoit un dispositif de transformation automatique en actions de l’émetteur, un événement identifié à l’avance le déclenchant (par exemple le passage sous un seuil donné de ratio de solvabilité). C’est pourquoi il est espéré par les banques que le Comité de Bâle les regardera d’un oeil doux et considérera ces quasi fonds propres comme éligibles à son noyau dur, sur la base duquel leur ratio de solvabilité est calculé.

 

Les banques sont à la recherche de la formule magique qui permettra de colmater les brèches, tout en satisfaisant leur autorité suprême de tutelle. Prises en tenaille entre les marchés, dont les réactions doivent être testés, et celle-ci, avec laquelle elle va négocier. Elles se préparent à en priorité demander du temps, car c’est la seule issue possible, faute de solution immédiate sous la main. Ainsi qu’à négocier des portes de sorties dans le dédale obligataire, en sophistiquant leurs instruments, comme à l’habitude. A l’arrivée, certaines CoCos seront probablement admises, d’autres pas. Les génies de la finance, encore une fois, vont être appelés à la rescousse, il y a du danger dans l’air  !

 

Trois obstacles successifs vont devoir être franchis dans la course de lenteur qui s’annonce : que des CoCos soient médaillés par Bâle, que les souscripteurs soient ensuite au rendez-vous qui leur sera proposé, et qu’ils n’imposent pas pour y être à l’heure des taux trop élevés. Cela fait beaucoup. Il ne faut pas, dans ces conditions, s’étonner de la réaction de la Fédération bancaire de l’Union européenne (EBF), qui vient de mettre en garde contre les conséquences d’exigences réglementaires en capital trop sévères en raison, dit-elle, des conséquences négatives que cela aurait pour le financement de l’économie. Réclamant une harmonisation mondiale des règles comptables et prudentielles, leur absence créant des distorsions de concurrence (l’argument permettant aux banques de demander l’alignement sur les conditions qui leur sont les plus favorables). Celles-ci seraient dommageables, car elles représenteraient « un risque accru pour la stabilité bancaire » (autre argument majeur toujours utilisé à sens unique). Dans ce même communiqué, l’EBF salue l’ouverture par le Comité de Bâle d’une large consultation (avant de s’engouffrer dans la salle de conférence en ayant soin de bien fermer la porte derrière elle) et applaudit à l’idée d’un calendrier de mise en place progressive – afin donc de ne pas compromettre la reprise de l’économie – des règles qui seront finalement retenues.

 

A l’étage du dessous, pour financer l’activité courante, d’autres difficultés sont rencontrées par les banques. La titrisation étant toujours en petite forme, il n’est plus guère possible de compter sur elle comme avant. Restent les covered bonds, les obligations sécurisées, qui sont également adossées à des crédits, mais dont la banque émettrice reste propriétaire, à l’inverse des opérations de titrisation qui leur permettent de s’en défaire. Les émissions d’obligations sécurisées ont fait ces deux dernières années une énorme progression en Europe, alors que les opérations de titrisation régressaient. Signe de la perte de confiance des investisseurs. La BCE a pour sa part soutenu leur marché en procédant, en mai dernier, à l’achat pour 60 milliards d’euros de ceux-ci, faisant pour l’occasion une entorse à sa politique de refus de toute mesure d’assouplissement qualitatif. C’est dire l’importance de la question.

 

Mais l’agence Standard & Poor’s vient de jeter un pavé dans la mare en revoyant sa politique de notation des obligations sécurisées, ce qui va avoir comme conséquence d’abaisser la notation de la majorité de leurs émissions. Il s’agit, explique l’agence, de dorénavant non seulement tenir compte de la qualité des actifs sur lesquels les obligations reposent, mais également de celle de l’émetteur, c’est à dire des banques ! Cette décision est dans la logique des résultats de l’étude de S&P’s, publiée récemment, qui évaluait sévèrement le ratio de solvabilité des banques, très en dessous, selon son appréciation. des exigences réglementaires actuelles. Dans la zone euro, elle va aller à l’encontre du début de reconfiguration par la BCE de sa politique d’injections de liquidité, qui a pour objectif d’inciter les banques à se tourner à nouveau vers les marchés. Car ceux-ci sont plus regardants que la banque centrale sur la note des actifs qu’ils acceptent en garantie.

 

Du côté des banques américaines, on est un peu à contretemps de cette évolution. Ces derniers temps, celles-ci avaient tendance à regarder de haut leurs consoeurs européennes ou japonaises, et même à les cafarder en toute confraternité. Insinuant que la qualité de leurs fonds propres laissait à désirer, pour avoir abusé des obligations hybrides, contrairement aux banques américaines. Car cela revenait à renforcer leur capital en émettant de la dette, ce qui est somme toute une facilité, on le leur accordera. Mais elles oubliaient de mentionner qu’elles ont eu abondamment recours, pour se donner elles aussi de bonnes couleurs, à un autre grand subterfuge : au lieu d’augmenter les fonds propres par ce qui peut être qualifié d’artifice fragile, elles ont escamoté de leurs bilans les actifs à problèmes, en utilisant des special investment vehicles (SIV), ces structures hors bilan utilisées dans le cadre de leurs opérations de titrisation. Dont elles ont été les championnes toutes catégories des émissions, bien devant les banques européennes, qui ne se sont engagées qu’ensuite sur leur voie.

 

La titrisation n’étant plus ce qu’elle était, en dépit du colossal programme de soutien financier de la Fed qui vise à en favoriser le redémarrage, avec peu de résultats, cela amène aujourd’hui les banques à s’intéresser de près aux obligations sécurisées, et à demander à Barney Franck, le président de la commission financière de la Chambre des représentants, de légiférer au plus vite afin que les souscripteurs de ces obligations puissent, en cas de problème d’un émetteur bancaire, être dorénavant remboursés en priorité. Avant la FDIC, qui saisit à cette fin les titres de dette possédés par les banques afin de financer sa garantie des dépôts, les mêmes qui deviendraient les collatéraux des nouvelles obligations. Afin de présenter aux investisseurs leurs futures émissions sous leur plus beau jour.

 

Quant aux SIV, leur utilisation devrait être remise en question, créant la nécessité d’une opération vérité (ne faisant que dévoiler un secret de polichinelle), car cela impliquera de rapatrier les actifs qui s’y trouvent et d’augmenter à nouveau les fonds propres des banques. Cela permet de mieux comprendre le revirement de politique du Trésor, qui a soudainement incité les banques ayant bénéficié de fonds publics (le programme TARP) à les rembourser après les en avoir dissuadés. L’un des objectifs est qu’elles puissent continuer à lever des capitaux sur les marchés sans ce boulet aux pieds. L’autre, plus politique, est que l’administration Obama puisse se prévaloir d’une bonne opération financière, utilisant qui plus est une partie des fonds pour améliorer l’emploi. Toutefois, les remboursements par les banques des aides publiques gouvernementales reçues ne doivent pas faire oublier qu’elles continuent d’être massivement soutenues par la Fed, comme le sont les banques européennes ou japonaises par leurs banques centrales respectives.

 

Le système financier reste en crise profonde. Les mesures proposées par le Comité de Bâle visent à le consolider à terme, mais il est si fragile que cela ne peut être fait qu’en prenant de grandes précautions et du temps. Et en diminuant la portée de ce qui a été annoncé, à la demande des banques, car cela restera inaccessible pour elles et elles vont le faire savoir. Les banques américaines, elles, continueront à faire cavalier seul.

 

Plus les Américains et les Européens avancent (très lentement pour ces derniers, les Britanniques s’y employant) dans les mesures de régulation qu’ils envisagent de prendre, plus il apparaît qu’elles ne raccorderont pas, ou très difficilement, dans tous les domaines. Un problème qui n’est pas nouveau, mais qui va prendre une nouvelle dimension. Minant un dispositif déjà très peu contraignant.

 

Voilà donc ce que l’on trouve quand on pénètre dans les cuisines des banques et que l’on y goûte les sauces qui vont nous être servies. Le problème reste toujours celui des ingrédients de leurs bases, qui sont gâtées

 

Billet rédigé par François Leclerc

 

               

Paul Jorion

pauljorion.com

 

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(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

 

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

 

 

Les vues présentées par Paul Jorion sont les siennes et peuvent évoluer sans qu’il soit nécessaire de faire une mise à jour.   Les articles présentés ne constituent en rien une invitation à réaliser un quelconque investissement.  . Tous droits réservés.

 

 

 

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