|
|
Ce texte est un « article presslib’ » (*)
Il y a des fins de semaine
où il n’est pas bon d’être une banque, quoi
qu’on en dise ! Jeudi, le Comité de Bâle rendait
public un projet de réglementation financière, très
attendu, qui laisse des ouvertures mais va leur imposer de ferrailler dur.
Vendredi, la BCE en faisait autant avec son rapport semestriel, qui annonce
que de lourdes dépréciations (estimées à 187
milliards de dollars d’ici à la fin 2010) devront encore
être passées par les banques de la zone euro, qui vont devoir faire
face à des pertes accrues (en particulier dans les secteurs du
crédit immobilier commercial et dans les pays d’Europe centrale
et orientale). La pente, décidément, se révèle
longue et lente à remonter. Comment la gravir fait problème.
De quoi les banques
disposent-elles dans leur boîte à outils ? Les obligations
hybrides, ou contingentes, ne seraient prochainement plus admises par le
Comité de Bâle pour renforcer le noyau dur des fonds propres.
On ne peut donc plus compter sur elles, alors qu’elles ont
été abondamment utilisées et qu’elles ne vont plus
être prises en considération. Le sort des CoCos
(les obligations convertibles contingentes), ces nouveaux instruments
de dette encore peu éprouvés et dans lequel de grands espoirs
sont fondés, afin de les remplacer, reste encore incertain. Leur
formule new look prévoit un dispositif de transformation
automatique en actions de l’émetteur, un événement
identifié à l’avance le déclenchant (par exemple
le passage sous un seuil donné de ratio de solvabilité).
C’est pourquoi il est espéré par les banques que le
Comité de Bâle les regardera d’un oeil
doux et considérera ces quasi fonds propres comme
éligibles à son noyau dur, sur la base duquel leur ratio
de solvabilité est calculé.
Les banques sont
à la recherche de la formule magique qui permettra de colmater les
brèches, tout en satisfaisant leur autorité suprême de
tutelle. Prises en tenaille entre les marchés, dont les
réactions doivent être testés, et celle-ci, avec laquelle
elle va négocier. Elles se préparent à en
priorité demander du temps, car c’est la seule issue possible,
faute de solution immédiate sous la main. Ainsi qu’à
négocier des portes de sorties dans le dédale obligataire, en
sophistiquant leurs instruments, comme à l’habitude. A
l’arrivée, certaines CoCos seront
probablement admises, d’autres pas. Les génies de la finance,
encore une fois, vont être appelés à la rescousse, il y a
du danger dans l’air !
Trois obstacles successifs vont
devoir être franchis dans la course de lenteur qui s’annonce
: que des CoCos soient médaillés par
Bâle, que les souscripteurs soient ensuite au rendez-vous qui leur sera
proposé, et qu’ils n’imposent pas pour y être
à l’heure des taux trop élevés. Cela fait beaucoup.
Il ne faut pas, dans ces conditions, s’étonner de la
réaction de la Fédération bancaire de l’Union
européenne (EBF), qui vient de mettre en garde contre les
conséquences d’exigences réglementaires en capital trop
sévères en raison, dit-elle, des conséquences
négatives que cela aurait pour le financement de
l’économie. Réclamant une harmonisation mondiale des
règles comptables et prudentielles, leur absence créant des distorsions
de concurrence (l’argument permettant aux banques de demander
l’alignement sur les conditions qui leur sont les plus favorables).
Celles-ci seraient dommageables, car elles représenteraient
« un risque accru pour la stabilité bancaire »
(autre argument majeur toujours utilisé à sens unique). Dans ce
même communiqué, l’EBF salue l’ouverture par le
Comité de Bâle d’une large consultation (avant de
s’engouffrer dans la salle de conférence en ayant soin de bien
fermer la porte derrière elle) et applaudit à
l’idée d’un calendrier de mise en place progressive
– afin donc de ne pas compromettre la reprise de
l’économie – des règles qui seront finalement
retenues.
A l’étage du dessous,
pour financer l’activité courante, d’autres
difficultés sont rencontrées par les banques. La titrisation
étant toujours en petite forme, il n’est plus guère
possible de compter sur elle comme avant. Restent les covered
bonds, les obligations sécurisées, qui sont
également adossées à des crédits, mais dont la
banque émettrice reste propriétaire, à l’inverse
des opérations de titrisation qui leur permettent de s’en
défaire. Les émissions d’obligations sécurisées
ont fait ces deux dernières années une énorme
progression en Europe, alors que les opérations de titrisation
régressaient. Signe de la perte de confiance des investisseurs. La BCE
a pour sa part soutenu leur marché en procédant, en mai
dernier, à l’achat pour 60 milliards d’euros de ceux-ci,
faisant pour l’occasion une entorse à sa politique de refus de
toute mesure d’assouplissement qualitatif. C’est dire
l’importance de la question.
Mais l’agence Standard &
Poor’s vient de jeter un pavé dans la
mare en revoyant sa politique de notation des obligations
sécurisées, ce qui va avoir comme conséquence
d’abaisser la notation de la majorité de leurs émissions.
Il s’agit, explique l’agence, de dorénavant non seulement
tenir compte de la qualité des actifs sur lesquels les obligations
reposent, mais également de celle de l’émetteur,
c’est à dire des banques ! Cette décision est dans
la logique des résultats de l’étude de S&P’s, publiée récemment, qui
évaluait sévèrement le ratio de solvabilité des
banques, très en dessous, selon son appréciation. des exigences
réglementaires actuelles. Dans la zone euro, elle va aller à
l’encontre du début de reconfiguration par la BCE de sa
politique d’injections de liquidité, qui a pour objectif
d’inciter les banques à se tourner à nouveau vers les
marchés. Car ceux-ci sont plus regardants que la banque centrale sur
la note des actifs qu’ils acceptent en garantie.
Du côté des banques
américaines, on est un peu à contretemps de cette évolution.
Ces derniers temps, celles-ci avaient tendance à regarder de haut
leurs consoeurs européennes ou japonaises,
et même à les cafarder en toute confraternité. Insinuant
que la qualité de leurs fonds propres laissait à
désirer, pour avoir abusé des obligations hybrides,
contrairement aux banques américaines. Car cela revenait à
renforcer leur capital en émettant de la dette, ce qui est somme toute
une facilité, on le leur accordera. Mais elles oubliaient de
mentionner qu’elles ont eu abondamment recours, pour se donner elles
aussi de bonnes couleurs, à un autre grand subterfuge : au lieu
d’augmenter les fonds propres par ce qui peut être
qualifié d’artifice fragile, elles ont escamoté de leurs
bilans les actifs à problèmes, en utilisant des special investment vehicles (SIV), ces structures hors bilan
utilisées dans le cadre de leurs opérations de titrisation.
Dont elles ont été les championnes toutes catégories des
émissions, bien devant les banques européennes, qui ne se sont
engagées qu’ensuite sur leur voie.
La titrisation
n’étant plus ce qu’elle était, en dépit du
colossal programme de soutien financier de la Fed qui vise à en
favoriser le redémarrage, avec peu de résultats, cela
amène aujourd’hui les banques à s’intéresser
de près aux obligations sécurisées, et à demander
à Barney Franck, le président de la commission
financière de la Chambre des représentants, de
légiférer au plus vite afin que les souscripteurs de ces
obligations puissent, en cas de problème d’un émetteur
bancaire, être dorénavant remboursés en priorité.
Avant la FDIC, qui saisit à cette fin les titres de dette
possédés par les banques afin de financer sa garantie des
dépôts, les mêmes qui deviendraient les collatéraux
des nouvelles obligations. Afin de présenter aux investisseurs leurs
futures émissions sous leur plus beau jour.
Quant aux SIV, leur
utilisation devrait être remise en question, créant la
nécessité d’une opération vérité (ne
faisant que dévoiler un secret de polichinelle), car cela impliquera
de rapatrier les actifs qui s’y trouvent et d’augmenter à
nouveau les fonds propres des banques. Cela permet de mieux comprendre le
revirement de politique du Trésor, qui a soudainement incité
les banques ayant bénéficié de fonds publics (le
programme TARP) à les rembourser après les en avoir
dissuadés. L’un des objectifs est qu’elles puissent
continuer à lever des capitaux sur les marchés sans ce boulet
aux pieds. L’autre, plus politique, est que l’administration Obama puisse se prévaloir d’une bonne
opération financière, utilisant qui plus est une partie des
fonds pour améliorer l’emploi. Toutefois, les remboursements par
les banques des aides publiques gouvernementales reçues ne doivent pas
faire oublier qu’elles continuent d’être massivement
soutenues par la Fed, comme le sont les banques européennes ou
japonaises par leurs banques centrales respectives.
Le système financier reste
en crise profonde. Les mesures proposées par le Comité de
Bâle visent à le consolider à terme, mais il est si
fragile que cela ne peut être fait qu’en prenant de grandes
précautions et du temps. Et en diminuant la portée de ce qui a
été annoncé, à la demande des banques, car cela
restera inaccessible pour elles et elles vont le faire savoir. Les banques américaines,
elles, continueront à faire cavalier seul.
Plus les Américains et les
Européens avancent (très lentement pour ces derniers, les
Britanniques s’y employant) dans les mesures de régulation
qu’ils envisagent de prendre, plus il apparaît qu’elles ne
raccorderont pas, ou très difficilement, dans tous les domaines. Un
problème qui n’est pas nouveau, mais qui va prendre une nouvelle
dimension. Minant un dispositif déjà très peu
contraignant.
Voilà donc ce que
l’on trouve quand on pénètre dans les cuisines des
banques et que l’on y goûte les sauces qui vont nous être
servies. Le problème reste toujours celui des ingrédients de
leurs bases, qui sont gâtées
Billet
rédigé par François Leclerc
Paul Jorion
pauljorion.com
Tous
les articles par Paul Jorion
(*) Un « article presslib’
» est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que
le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’
» qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos
contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait
aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut
s’exprimer ici.
Paul Jorion,
sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix
dernières années dans le milieu bancaire américain en
tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié
récemment L’implosion. La finance contre l’économie
(Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ?
(La Découverte : 2007).
Les vues présentées
par Paul Jorion sont les siennes et peuvent
évoluer sans qu’il soit nécessaire de faire une mise
à jour. Les articles
présentés ne constituent en rien une invitation à réaliser
un quelconque investissement. .
Tous droits réservés.
|
|