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Publié le 29 juillet 2010
1666 mots - Temps de lecture : 4 - 6 minutes
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Alors que s’approche le coeur de l’été, période propice à de douces flâneries, de sympathiques promenades et d’aimables incursions littéraires, ou à tout autre plaisir à convenance, était-il bien avisé de se plonger dans l’un des sujets les plus arides et rébarbatifs de la planète financière, à savoir la réglementation bancaire ?

 

Les journalistes des agences de presse, ainsi que ceux de la grande presse internationale, se sont manifestement posé la question, avant de finalement se résoudre à pondre tardivement leurs papiers d’analyse des premières décisions du Comité de Bâle, pour se mettre enfin à leurs valises. Quel métier  !

 

Un même soupir d’abattement ne pouvait manquer d’échapper au chroniqueur de l’actualité financière du blog de Paul Jorion, qui se cale consciencieusement tous les jours de cette nourriture inspirée pour tenter de la restituer, lorsqu’il a constaté qu’il allait falloir aussi s’y plonger. Et, oh horreur ! que les analyses qu’il avait récupérées ne se recoupaient pas aisément et semblaient même parfois se contredire. Pas sur l’interprétation, mais sur le factuel, la pire des situations. Comme s’il n’était pas seul à la peine.

 

Une fois constaté que le document mis à disposition par le Comité de Bâle (voir annexe du communiqué de presse) impliquait deux ou trois jours de décryptage intensif, pour un résultat qui n’était pas garanti, il a enregistré avec soulagement que les principales places boursières avaient délivré sans fausse pudeur – et elles sans tarder – le résultat sans ambiguïté de leurs propres analyses : elles s’envolaient, comme il est coutume de dire quand elles ne sombrent pas dans la dépression. Signe d’un profond soulagement qui ne devait rien aux résultats des tests européens. Ces derniers déjà oubliés, le tour de toutes leurs grosses finesses ayant été accompli par ceux qui ne s’en laissent pas compter.

 

L’économie d’une démonstration à propos du dernier épisode en date de l’action résolue des régulateurs étant faite, restait encore à produire l’analyse correspondante !

 

En ces temps de rêverie accordée, le chroniqueur s’attardait encore un peu à des considérations plus générales. Remarquant qu’une loi non écrite, et qui n’avait pas besoin d’être adoptée, voulait décidément que plus une réglementation était dense et touffue, plus elle avait de chance de comporter des failles. Se demandant s’il ne fallait pas y voir une volonté, à force de répétition, comparant la réglementation en gestation – la troisième du nom en l’espace d’une vingtaine d’années, chacune des précédentes ayant mis plusieurs années à voir le jour et davantage encore à être appliquée – aux deux mille trois cent et quelques pages de la toute fraîche loi de réglementation financière américaine. La régulation financière est, elle aussi, un dur métier.

 

Décidé à en découdre en raison du pensum qui lui était infligé, le chroniqueur contemplait avec effroi le capharnaüm qu’il découvrait, le « fatras » se risquait à écrire Lex, son distingué, illustre et persifleur homologue anonyme du Financial Times. Évoquant la matière même qu’il était tenté de domestiquer : un monde dont on n’ignorait pas qu’il était sans foi, mais dont il devait être constaté à chaque fois qu’il était encore plus au dessus des lois qu’on ne le pensait.

 

Il se révélait en effet, en creux des dispositions retenues au terme de laborieux marchandages, que chaque système bancaire national avait ses petites turpitudes lorsqu’il s’agissait de comptabiliser ses fonds propres. Que des mauvais plis avaient été pris, qu’il était hors de question d’effacer. Qu’ont donc voulu saluer les bourses ? Que ces petits travers avaient été dans leurs grandes lignes reconduits, et tant pis pour le renforcement des fonds propres !

 

Le stage intensif qui avait commencé à l’occasion des tests des banques européennes se poursuivait, la panoplie des facilités que les banques s’accordent pour constituer leurs fonds propres exposée en vitrine, après que les roublardises des régulateurs l’aient été lors du cours précédent.

 

La certitude était déjà acquise, au fil de la divulgation des informations qui filtraient des travaux, que les règles définies au départ allaient être assouplies. Encore une question de curseur, en était-on venu à comprendre, qui devait être placé au bon endroit : afin de réguler d’un côté, pour éviter une nouvelle chute libre pas encore totalement effacée des mémoires, et ne pas brider de l’autre, pour ne pas faire obstacle à la reprise de la croissance.

 

Car les représentants des banques n’ont qu’un seul argument quand il s’agit de faire valoir leurs exigences : ne pas faire obstacle à leur mission salvatrice, la délivrance du crédit, en les contraignant à trop utiliser leurs ressources à une utilisation improductive (et pesant sur le rendement du capital au lieu de l’accroître) : le renforcement de leurs fonds propres.

 

Qu’a donc décidé le Comité de Bâle  ? En premier lieu qu’il fallait se dépêcher avec lenteur. De longues « périodes d’observations » vont donc être mises en place avant que ne deviennent obligatoires certaines des plus importantes mesures. Jusqu’en 2018, si cette lointaine échéance n’est pas encore repoussée, ce qui s’est déjà vu. Des réglages très fins vont donc être nécessaires, à moins qu’il ne s’agisse d’autre chose !

 

On comprend en effet que le Comité inscrit sans surprise son action dans la droite ligne des décisions prises par les autorités américaines – administration et Congrès confondus – qui ont pris bien garde de ne pas toucher aux principaux instruments de la spéculation financière. Le Comité donne simplement aux banques le temps pour les utiliser, afin d’amasser par elles-mêmes les ressources qui leur permettront d’accroître progressivement leurs fonds propres.

 

Il faut du temps pour cela, elles vont en bénéficier. En vertu d’une mécanique toute simple, qui n’a comme objectif que d’éviter aux actionnaires l’obligation de financer en propre cet accroissement ou bien d’accepter d’être dilués en faisant appel à d’autres. Il y a toujours eu en finance une prime pour ceux qui sont dans la place.

 

Sans plus de surprise, les représentants des banques centrales et des régulateurs des 27 pays membres du Comité ont également repris à leur compte la seule stratégie générale de sortie disponible sur le marché, qui s’appuie sur la perspective d’une reprise économique globale résultant d’une relance du crédit. Tirée par ailleurs par la croissance des pays émergents, dont la reconversion sur les marchés intérieurs est attendue avec une impatience qui va être déçue.

 

N’ignorant pas que la titrisation – qui a tant contribué au développement du crédit avant d’apporter sa contribution à la crise – n’est pas destinée à revivre les heures de son passé glorieux, il était indispensable de laisser du jeu ailleurs dans le dispositif, au risque sinon de limiter trop fortement la reprise des engagements financiers – les crédits – dont on attend qu’ils se développent.

 

C’est ce qui explique que le Comité a finalement décidé de ne pas être trop regardant sur ce qu’il accepte de considérer comme fonds propres, car il faut que ceux-ci puissent être aisément gonflés, afin que des niveaux d’engagement élevés restent réglementaires. L’avenir dira si cette vision n’est pas à courte vue, reposant une fois de plus sur l’espoir – pire, la conviction – que tout va redevenir comme avant, l’accident de parcours actuel dépassé une fois de petites précautions supplémentaires prises.

 

En attendant, il a été accepté avec beaucoup de mansuétude que les banques japonaises et américaines puissent continuer – dans certaines conditions – à comptabiliser dans leurs fonds propres les crédits d’impôt dont elles bénéficient au titre de leurs pertes précédentes. Que les revenus provenant des mandats de recouvrement des remboursement des prêts hypothécaires le soient aussi aux Etats-Unis. Que les participations dans des filiales financières, compagnies d’assurance ou banques dans des pays émergents, le soient également, ce qui était une demande européenne, plus particulièrement française. On parle ici de fonds propres destinés à absorber des pertes soudaines, ne l’oublions pas.

 

Par ailleurs, le nouveau ratio qui va être mis en place dans le cadre de Bâle III, entre les fonds propres et l’ensemble des engagements, y compris ceux qui ont été placés hors bilan, a été fixé à 3%. Alors qu’il avait été question d’un coefficient 4, qui aurait été beaucoup plus contraignant pour les banques européennes, notoirement sous capitalisées. Enfin, une mesure visant à renforcer la part des financements à maturité longue va faire l’objet d’études approfondies, les banques y étant particulièrement hostiles. Elle avait pour objectif de les rendre moins dépendantes de leur refinancement à court terme et de leur permettre de mieux supporter des crises de liquidité relativement prolongées (quand le marché interbancaire se tend ou se grippe).

 

Les juges des Enfers condamnèrent Sisyphe à remonter sans fin un énorme rocher en haut d’une montagne très pentue, on sait ce qu’il en résulta. Les régulateurs internationaux de la finance ne sont pas dans une autre situation, à la différence qu’ils sont des victimes consentantes.

 

L’ombre de Bâle II plane sur Bâle III, dont les mesures n’étaient pas encore totalement et par tous appliquées, qu’elles se sont révélées totalement inadéquates. Qu’ils soient de force ou de connivence, peu importe finalement, les rapports qui se sont instaurés dans le secret du confessionnal – et non pas de l’isoloir – sont consanguins. Ils aboutissement à ces compromis politiques destinés à masquer une toute simple vérité qui est démontrée sous nos yeux : le capitalisme financier n’est pas régulable.

 

Billet rédigé par François Leclerc

 

Paul Jorion

 

pauljorion.com

 

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

 

Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).

 

 

 

 

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