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Alors que
s’approche le coeur de l’été, période
propice à de douces flâneries, de sympathiques promenades et
d’aimables incursions littéraires, ou à tout autre
plaisir à convenance, était-il bien avisé de se plonger
dans l’un des sujets les plus arides et rébarbatifs de la
planète financière, à savoir la réglementation
bancaire ?
Les journalistes
des agences de presse, ainsi que ceux de la grande presse internationale, se
sont manifestement posé la question, avant de finalement se résoudre
à pondre tardivement leurs papiers d’analyse des
premières décisions du Comité de Bâle, pour se
mettre enfin à leurs valises. Quel métier !
Un même
soupir d’abattement ne pouvait manquer d’échapper au
chroniqueur de l’actualité financière du blog de Paul Jorion,
qui se cale consciencieusement tous les jours de cette nourriture
inspirée pour tenter de la restituer, lorsqu’il a
constaté qu’il allait falloir aussi s’y plonger. Et, oh
horreur ! que les analyses qu’il avait récupérées
ne se recoupaient pas aisément et semblaient même parfois se
contredire. Pas sur l’interprétation, mais sur le factuel, la
pire des situations. Comme s’il n’était pas seul à
la peine.
Une fois
constaté que le
document mis à disposition par le Comité de Bâle
(voir annexe du communiqué de presse) impliquait deux ou trois jours
de décryptage intensif, pour un résultat qui
n’était pas garanti, il a enregistré avec soulagement que
les principales places boursières avaient délivré sans
fausse pudeur – et elles sans tarder – le résultat sans
ambiguïté de leurs propres analyses : elles
s’envolaient, comme il est coutume de dire quand elles ne sombrent pas
dans la dépression. Signe d’un profond soulagement qui ne devait
rien aux résultats des tests européens. Ces derniers
déjà oubliés, le tour de toutes leurs grosses finesses
ayant été accompli par ceux qui ne s’en laissent pas
compter.
L’économie
d’une démonstration à propos du dernier épisode en
date de l’action résolue des régulateurs étant
faite, restait encore à produire l’analyse correspondante !
En ces temps de
rêverie accordée, le chroniqueur s’attardait encore un peu
à des considérations plus générales. Remarquant
qu’une loi non écrite, et qui n’avait pas besoin
d’être adoptée, voulait décidément que plus
une réglementation était dense et touffue, plus elle avait de
chance de comporter des failles. Se demandant s’il ne fallait pas y
voir une volonté, à force de répétition,
comparant la réglementation en gestation – la troisième
du nom en l’espace d’une vingtaine d’années, chacune
des précédentes ayant mis plusieurs années à voir
le jour et davantage encore à être appliquée – aux
deux mille trois cent et quelques pages de la toute fraîche loi de
réglementation financière américaine. La
régulation financière est, elle aussi, un dur métier.
Décidé
à en découdre en raison du pensum qui lui était
infligé, le chroniqueur contemplait avec effroi le capharnaüm
qu’il découvrait, le « fatras » se
risquait à écrire Lex, son distingué, illustre et
persifleur homologue anonyme du Financial Times. Évoquant la
matière même qu’il était tenté de
domestiquer : un monde dont on n’ignorait pas qu’il
était sans foi, mais dont il devait être constaté
à chaque fois qu’il était encore plus au dessus des lois
qu’on ne le pensait.
Il se
révélait en effet, en creux des dispositions retenues au terme
de laborieux marchandages, que chaque système bancaire national avait
ses petites turpitudes lorsqu’il s’agissait de comptabiliser ses
fonds propres. Que des mauvais plis avaient été pris,
qu’il était hors de question d’effacer. Qu’ont donc
voulu saluer les bourses ? Que ces petits travers avaient été
dans leurs grandes lignes reconduits, et tant pis pour le renforcement des
fonds propres !
Le stage intensif
qui avait commencé à l’occasion des tests des banques
européennes se poursuivait, la panoplie des facilités que les
banques s’accordent pour constituer leurs fonds propres exposée
en vitrine, après que les roublardises des régulateurs
l’aient été lors du cours précédent.
La certitude
était déjà acquise, au fil de la divulgation des
informations qui filtraient des travaux, que les règles
définies au départ allaient être assouplies. Encore une
question de curseur, en était-on venu à comprendre, qui devait
être placé au bon endroit : afin de réguler
d’un côté, pour éviter une nouvelle chute libre pas encore
totalement effacée des mémoires, et ne pas brider de
l’autre, pour ne pas faire obstacle à la reprise de la croissance.
Car les
représentants des banques n’ont qu’un seul argument quand
il s’agit de faire valoir leurs exigences : ne pas faire obstacle
à leur mission salvatrice, la délivrance du crédit, en
les contraignant à trop utiliser leurs ressources à une
utilisation improductive (et pesant sur le rendement du capital au lieu de
l’accroître) : le renforcement de leurs fonds propres.
Qu’a donc
décidé le Comité de Bâle ? En premier lieu
qu’il fallait se dépêcher avec lenteur. De longues
« périodes d’observations » vont donc
être mises en place avant que ne deviennent obligatoires certaines des
plus importantes mesures. Jusqu’en 2018, si cette lointaine
échéance n’est pas encore repoussée, ce qui
s’est déjà vu. Des réglages très fins vont
donc être nécessaires, à moins qu’il ne
s’agisse d’autre chose !
On comprend en
effet que le Comité inscrit sans surprise son action dans la droite
ligne des décisions prises par les autorités américaines
– administration et Congrès confondus – qui ont pris bien
garde de ne pas toucher aux principaux instruments de la spéculation
financière. Le Comité donne simplement aux banques le temps
pour les utiliser, afin d’amasser par elles-mêmes les ressources
qui leur permettront d’accroître progressivement leurs fonds
propres.
Il faut du temps
pour cela, elles vont en bénéficier. En vertu d’une
mécanique toute simple, qui n’a comme objectif que
d’éviter aux actionnaires l’obligation de financer en
propre cet accroissement ou bien d’accepter d’être
dilués en faisant appel à d’autres. Il y a toujours eu en
finance une prime pour ceux qui sont dans la place.
Sans plus de
surprise, les représentants des banques centrales et des
régulateurs des 27 pays membres du Comité ont
également repris à leur compte la seule stratégie
générale de sortie disponible sur le marché, qui
s’appuie sur la perspective d’une reprise économique
globale résultant d’une relance du crédit. Tirée
par ailleurs par la croissance des pays émergents, dont la
reconversion sur les marchés intérieurs est attendue avec une
impatience qui va être déçue.
N’ignorant
pas que la titrisation – qui a tant contribué au
développement du crédit avant d’apporter sa contribution
à la crise – n’est pas destinée à revivre
les heures de son passé glorieux, il était indispensable de
laisser du jeu ailleurs dans le dispositif, au risque sinon de limiter trop
fortement la reprise des engagements financiers – les crédits
– dont on attend qu’ils se développent.
C’est ce
qui explique que le Comité a finalement décidé de ne pas
être trop regardant sur ce qu’il accepte de considérer
comme fonds propres,
car il faut que ceux-ci puissent être aisément gonflés,
afin que des niveaux d’engagement élevés restent
réglementaires. L’avenir dira si cette vision n’est pas
à courte vue, reposant une fois de plus sur l’espoir –
pire, la conviction – que tout va redevenir comme avant,
l’accident de parcours actuel dépassé une fois de petites
précautions supplémentaires prises.
En attendant, il
a été accepté avec beaucoup de mansuétude que les
banques japonaises et américaines puissent continuer – dans
certaines conditions – à comptabiliser dans leurs fonds propres
les crédits d’impôt dont elles bénéficient
au titre de leurs pertes précédentes. Que les revenus provenant
des mandats de recouvrement des remboursement des prêts
hypothécaires le soient aussi aux Etats-Unis. Que les participations
dans des filiales financières, compagnies d’assurance ou banques
dans des pays émergents, le soient également, ce qui
était une demande européenne, plus particulièrement française.
On parle ici de fonds propres destinés à absorber des pertes
soudaines, ne l’oublions pas.
Par ailleurs, le
nouveau ratio qui va être mis en place dans le cadre de Bâle III, entre
les fonds propres et l’ensemble des engagements, y compris ceux qui ont
été placés hors bilan, a été fixé
à 3%. Alors qu’il avait été question d’un
coefficient 4, qui aurait été beaucoup plus contraignant pour
les banques européennes, notoirement sous capitalisées. Enfin,
une mesure visant à renforcer la part des financements à
maturité longue va faire l’objet d’études
approfondies, les banques y étant particulièrement hostiles.
Elle avait pour objectif de les rendre moins dépendantes de leur
refinancement à court terme et de leur permettre de mieux supporter
des crises de
liquidité relativement prolongées (quand le
marché interbancaire se tend ou se grippe).
Les juges des
Enfers condamnèrent Sisyphe à remonter sans fin un
énorme rocher en haut d’une montagne très pentue, on sait
ce qu’il en résulta. Les régulateurs internationaux de la
finance ne sont pas dans une autre situation, à la différence
qu’ils sont des victimes consentantes.
L’ombre de Bâle II plane
sur Bâle III,
dont les mesures n’étaient pas encore totalement et par tous
appliquées, qu’elles se sont révélées
totalement inadéquates. Qu’ils soient de force ou de connivence,
peu importe finalement, les rapports qui se sont instaurés dans le
secret du confessionnal – et non pas de l’isoloir – sont
consanguins. Ils aboutissement à ces compromis politiques
destinés à masquer une toute simple vérité qui
est démontrée sous nos yeux : le capitalisme financier
n’est pas régulable.
Billet
rédigé par François Leclerc
Paul Jorion
pauljorion.com
(*) Un «
article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en
partie à condition que le présent alinéa soit reproduit
à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’
» qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos
contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait
aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut
s’exprimer ici.
Paul Jorion,
sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix
dernières années dans le milieu bancaire américain en
tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié
récemment L’implosion. La finance contre l’économie
(Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La
Découverte : 2007).
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