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Ne pas faire de promesses, c’est ne
pas prendre le risque qu’elles vous soient rappelées quand on ne
les a pas tenues. Voilà une leçon que beaucoup de politiciens
ont retenue et dont ils ont même fait un argument trop entendu, en la
retournant : « faites-moi confiance, puisque je ne vous promets rien
» !
En cette poursuite d’une crise qui
n’en finit pas – et n’est pas prête de se terminer
– est-il possible d’anticiper sur ce qui pourrait nous être
réservé, que les détenteurs du pouvoir se gardent de
revendiquer ? Agissant avec précaution, soucieux d’éviter
les éclats et les affrontements, convaincus que le temps travaille
pour eux. Sans appliquer un plan préconçu, car il leur faut en
permanence s’adapter à une crise dont ils ne maîtrisent
pas les rebondissements. Avec pour mission d’exercer toute leur habilité
afin de faire accepter comme inévitable et nécessaire –
dans la nature des choses, du monde, de l’homme… – la
poursuite d’un système qui a piteusement failli. Car ils en sont
les exécutants.
Il n’est pas interdit de tracer une
première ébauche de la suite, une sorte de scénario, en
mettant en relation tout ce que l’on peut déjà percevoir
d’annonciateur. En allant à l’essentiel et sans tenir
compte d’importantes variantes entre régions du monde et pays.
En projetant les grandes lignes d’un avenir sur lequel pèse encore beaucoup d’incertitudes, que de
nombreux incidents de parcours peuvent bouleverser. Car il n’y a pas de
fatalité, il y a des logiques, parfois inattendues.
Allons-y !
L’expression sortie de crise
ne faisant plus partie du vocabulaire de base, il est en premier lieu acquis
que celle-ci est désormais réputée introuvable. Amenant
à logiquement considérer que nous sommes engagés dans
une nouvelle période dont la durée n’est pas connue.
Seule référence, la précédente clairement
identifiée a été qualifiée de « trente
glorieuses », mais c’est chose datée (de la fin de la
seconde guerre mondiale au choc pétrolier de 1973). La suivante, que
nous venons donc de quitter, mais seulement officieusement, aura donc
duré presque trente-cinq années. Plus tard, l’histoire
lui attribuera un nom. Nous n’en sommes donc pas à en chercher
un pour celle dans laquelle nous venons tout juste de pénétrer.
En nous disant donc que son espérance de vie pourrait encore
être d’une trentaine d’années, par simple analogie.
C’est long et nous allons voir pourquoi.
Dans le monde occidental, la croissance
économique – cet indice phare exprimé en pourcentage du
Produit Intérieur Brut – ne va pas retrouver ses niveaux
précédents. Un débat s’est même instauré
sur les tendances à la récession qui se manifestent et le risque
de la déflation qui pourrait survenir. En tout état de cause,
il s’agira d’une croissance sans emploi. Entendez par là
qu’une grande partie des emplois perdus ne seront pas retrouvés,
exprimant un chômage structurel, correspondant à des
activités qui ne reprendront pas. La durée effective
d’insertion dans la vie active étant par ailleurs
appelée à continuer de diminuer, aboutissant à ce que
l’on rentre sur le marché du travail de plus en plus tardivement
pour en sortir de plus en plus précocement.
Sous l’impact des
préoccupations environnementales montantes, de premières
interrogations ont déjà vu le jour et se sont largement
développées à propos des modes de calcul de cette
croissance et de son bien fondé en soi. Celle-ci va désormais
faire l’objet d’interrogations complémentaires, afin de
trouver de nouveaux moteurs – des activités productives –
pour remplacer ceux que les pays émergents ont appris à
faire fonctionner à moindre coût.
Car le monde a basculé, la
mondialisation y a fortement contribué bien avant que la crise
n’intervienne, précipitant les pays émergents dans
une croissance économique déséquilibrée et
destructrice, accentuant en leur sein les inégalités sociales,
contribuant à l’accession à un mode de consommation occidental
d’une marge significative de leur population. Les pays occidentaux, qui
en subissaient déjà le contrecoup, le compensaient
partiellement par la machine à faire des dettes et du crédit.
Or celle-ci ne retrouvera pas ses rendements perdus.
Seconde caractéristique de cette
nouvelle période, le double mouvement de désengagement de
l’Etat et de financiarisation de nouvelles activités
jusque-là publiques, déjà largement engagé, va se
poursuivre, en dépit de la crise qui devrait sonner son glas. Les
plans de santé privés et les fonds de pension par
capitalisation vont continuer à se développer,
réservés aux catégories les plus aisées. Les
Etats vont multiplier les partenariats avec le privé, afin de
réduire leurs investissements, pour louer des équipements et
des services dont ils avaient auparavant la charge. De nouveaux
systèmes d’incitation financière parés des vertus
environnementales vont être mis sur pied, en lieu et place de
contraintes réglementaires. Les terrains de jeux des activités
financières vont être agrandis, les activités
régaliennes de l’Etat vont être réduites.
Ce que l’on appelle la crise de
la démocratie représentative va se poursuivre, non
seulement en raison de la professionnalisation de l’activité
politique et de la disparition des dernières fragiles barrières
entre service public et privé, à tous les niveaux, mais
également à cause de l’opacité grandissante dans
laquelle les grandes décisions sont prises, hors de tout
contrôle et débat ouvert. Les dispositifs institutionnels que le
monde financier est en train de se donner pour assurer sa surveillance et sa
régulation en sont un inquiétant exemple. C’est tout le
débat sur les nouvelles oligarchies.
Enfin, cette évolution va encore
accentuer les disparités sociales existantes, qui ne s’expriment
pas uniquement en terme de revenus et de pouvoir d’achat, ou bien de
patrimoine et de répartition de la richesse, mais se cristallisent de
plus en plus en des sociétés différentes,
coexistant sur des territoires séparés. Disposant de leur
environnement culturel propre, de leurs codes sociaux et de leur mode de
fonctionnement distincts. Les passerelles entre elles, pour ne pas parler des
ascenseurs, sont peu nombreuses et de moins en moins poreuses entre ces
mondes qui se côtoient.
Un univers idéologique virtuel
tient lieu de lien social fictif, tandis que les éléments
d’un contrôle social multiforme et étendu gère les déviances, quand elles atteignent
des proportions inacceptables. L’intériorisation règne en
maître. Les contingences de la démocratie et de la
liberté ne sont pas revendiquées mais masquées, pour
être musclées. La société était
éclatée, elle est encore plus compartimentée. Les
inégalités sont accrues, ceux dont le statut est
d’être dans la moyenne sont à la recherche d’un
équilibre de plus en précaire, faisant la connaissance
d’un inconfort anxiogène permanent.
Voilà la promesse qui ne nous est
pas faite mais qui pourrait être tenue. Chacun peut y reconnaître
les contours de bien des événements et des situations dont il a
été déjà témoin dans le monde, autour de
lui et dans sa vie. Par de nombreux aspects, elle est déjà en
voie de réalisation. De la même manière que se
manifestent aussi, dans les batailles d’idées comme dans
certaines pratiques sociales, les prémices de ce qu’une
alternative pourrait être.
C’est sans compter avec la
dynamique de la crise actuelle, qui n’a pas dit son dernier mot.
A suivre, partie II : CE QUI LES ATTEND.
Billet rédigé par
François Leclerc
Paul Jorion
pauljorion.com
(*) Un «
article presslib’ » est libre de
reproduction en tout ou en partie à condition que le présent
alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion
est un « journaliste presslib’ »
qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions.
Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui
tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé
durant les dix dernières années dans le milieu bancaire
américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il
a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie
(Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La
Découverte : 2007).
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