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De rebondissements en rebondissements, la
crise apparaît aujourd’hui sans fard dans son déroulement,
qui se prolonge et permet d’en analyser la poursuite.
L’écroulement d’une
montagne de crédits dans l’immobilier américain – financée
en application d’une martingale étonnante de
crédulité – a entraîné dans une
impressionnante chute le système financier privé, en raison de
l’enchevêtrement des engagements réciproques en son sein,
contribuant à son opacité. Mettant ensuite à mal les
finances des États qui sont intervenus – en socialisant la dette
privée – pour l’endiguer et en combattre les effets.
L’ensemble alimente la poursuite
d’une sourde crise financière combinée de la dette
privée et publique, ainsi qu’une profonde crise économique
et sociale chronique dans les pays occidentaux, les deux s’alimentant
réciproquement. Les faits sont là, reste à en tirer les
conséquences.
Avec le recul, il n’est pas abusif
d’analyser la crise que connait le capitalisme financier comme
étant en particulier celle d’un sévère blocage de
la machine à faire de la dette, l’un de ses piliers. Une
machine dont le champ d’action s’était
considérablement élargi au fil des décennies, en raison
de trois phénomènes.
En premier lieu, la
nécessité d’alimenter la consommation, principal moteur
de la croissance économique, alors que la distribution de la richesse
née de l’accroissement de la productivité penchait
résolument en faveur de la rente au détriment du revenu salarial,
et qu’il fallait lui trouver un substitut.
En second, afin de répondre aux
besoins de financement de pans entiers de l’appareil productif,
résultant d’une insuffisance chronique de fonds propres, devenu
dans l’incapacité de satisfaire aux exigences de rendement de
capitaux préférant s’investir dans une activité
financière nettement plus lucrative.
En dernier, pour financer les
États engagés dans une politique générale de
défiscalisation, afin de parachever l’édifice et de
satisfaire le marché, ce Moloch des temps modernes.
Par un retournement de situation dont on
voit les effets, les particuliers et les entreprises sont ainsi devenus
– dans l’exercice de leur activité économique
– non plus les bénéficiaires supposés de
l’activité financière, mais leur vache à lait.
L’encours de la dette sous toutes ses formes et pour tous ses
destinataires augmentant considérablement, et avec elles les
intérêts perçus par les investisseurs, les fameux marchés.
Intérêts aussitôt réinvestis dans la
spéculation financière.
L’histoire, toutefois, ne
s’est pas arrêtée là. Une fois la demande
créée par ce que l’on a dénommé la financiarisation
de l’activité économique, il a fallu y répondre.
Or les établissements financiers étaient soumis à des
règles et des ratios prudentiels, plus ou moins clairement
établis et bien respectés. Ils ont été
résolument contournés, au mépris de toute prudence, afin
que les engagements des établissements puissent dépasser les
limites de ce que leurs fonds propres les autorisaient à prêter.
Fonds propres qu’ils ont parallèlement accrus, en se tournant
vers les marchés et non pas les actionnaires, grâce
à de fragiles montages financiers.
Enfin, ils ont inventé la
titrisation afin de sortir à grande échelle de leur bilan les
prêts qu’ils avaient consentis. A une vitesse remarquable, ils
ont monté un échafaudage de produits financiers structurés,
hautement rentables, convaincus d’avoir annulé le risque, ou
à défaut, de l’avoir évacué pour les plus
malins. Dans ce contexte, les crédits ont pu gonfler, dans
l’immédiat au profit de la masse des intérêts
perçus. Améliorant d’autant plus le rendement de leurs
fonds propres qu’ils s’étaient donnés les moyens de
ne pas les accroître. La course aux rendements se poursuivait de plus
belle, sans que rien ne paraisse pouvoir lui faire obstacle.
Où en sommes-nous
aujourd’hui, alors que la chute est intervenue ? Les fonds propres
– reconnait-on – ne vont plus pouvoir bénéficier
des rendements d’avant, catalysant une fuite en avant financière
qui va devoir en rabattre, tout en se poursuivant faute de régulation
effective. Le marché de la titrisation est quant à lui
globalement en panne, sauf lorsqu’il s’appuie sur des garanties
d’État comme c’est le cas pour le crédit immobilier
aux États-Unis (avec Fannie Mae et Freddie Mac). Les banques sont par
ailleurs menacées par de nouvelles règles prudentielles
(Bâle III), dont elles sont déjà parvenues à
desserrer les contraintes, sans pouvoir toutefois totalement les
empêcher.
Donc, la capacité du
système bancaire à relancer la machine du crédit est
limitée dans ce nouveau contexte, même si l’on tient
compte des artifices divers déployés pour ne pas
dévaloriser les actifs toxiques toujours détenus (quand il
n’est pas parvenu à les mettre en pension auprès
des banques centrales) et passer des tests d’effort complaisants.
C’est pour cela qu’il annonce ne plus être en mesure de
favoriser le redémarrage de l’économie, grâce au
crédit, justifiant le pronostic par les économistes d’une
croissance atone pour une longue période.
Soupeser la portée effective des
tentatives de relance du marché de la titrisation va permettre
d’estimer ce que le capitalisme financier va avoir de mieux à
offrir dans la période à venir. Si l’on fait abstraction
pour un temps des rebondissements à venir de la crise globale.
Dégripper la machine à faire de la dette est en effet
une nécessité, si l’on veut – dans le cadre de son
fonctionnement actuel – sortir l’économie de son marasme
et contenir les conséquences de sa panne en termes sociaux, lesquelles
seront sinon destinées à s’approfondir.
Les réflexions engagées aux
États-Unis à propos de l’avenir de Fannie Mae et Freddie
Mac, ces deux colosses qui tiennent à bout de bras le gigantesque
marché hypothécaire immobilier américain, n’ont
pas d’autres objectifs. Comment relancer le business sur ce
marché, y est-il formulé par des incorrigibles, alors que les
investisseurs ne s’y précipitent pas, étant donné
son manque total de transparence et l’importance des risques potentiels
qu’il représente dans la conjoncture actuelle ? Comment se
passer des garanties d’État ou en faire évoluer le
mécanisme, ces douloureuses épines dans le pied du capitalisme
libéral, indispensables d’un côté afin que
l’édifice ne s’écroule pas à nouveau,
obstacle de l’autre à la relance du business ?
Le débat vient à peine d’être
lancé, à l’occasion d’une conférence
organisée par le Trésor qui s’est tenue le 17 août
à Washington. Une manifestation ressemblant à ces commissions
que l’ont réunit quand on ne sait pas du tout quoi faire,
à ceci près que le gouvernement s’est engagé
à soumettre une loi au Congrès en janvier prochain. On croit
comprendre que le processus – dont les modalités restent
très floues, tout du moins publiquement – sera graduel et long.
L’idée pourrait être
d’écrémer le meilleur du marché afin de le confier
progressivement en gestion à des intérêts privés.
Laissant l’État financer le reste, n’ayant pas
d’autre issue que de continuer à financer les pertes de Fannie
Mae et Freddie Mac, en étalant et repoussant les
échéances afin de rendre plus indolore le coût de
l’opération. Tout ce dispositif repose toutefois sur
l’espoir que l’immobilier va commencer à se reprendre,
à plus ou moins long terme, ce qui a déjà
été beaucoup annoncé mais s’est à chaque
fois révélé faux.
D’autres grands esprits
préconisent des systèmes d’assurance reposant sur des
montages financiers qui rappelent de fâcheux précédents
et qui ont toutes les chances de rester dans les tiroirs.
Au Royaume-Uni, une réflexion sur
la relance de la titrisation a également été
engagée par les banques à l’instigation du gouvernement,
dans un autre contexte, avec comme objectif de relancer le financement des
PME. On reste circonspect.
Il va falloir, dans tous les cas et les
pays, montrer patte blanche aux investisseurs et partager les risques avec
les émetteurs de cette dette destinée à financer
d’autres dettes, ce qui va diminuer l’intérêt
financier de ces opérations, si toutefois il s’avère
possible de réamorcer au moins symboliquement le processus, dans l’espoir
d’enclencher un miraculeux cercle vertueux. Où la vertu va
parfois se nicher ?
L’enjeu est stratégique, ce
qui ne lui donne pas nécessairement une solution. Car les
investisseurs vont y regarder à deux fois avant de s’engager
à nouveau sur le marché de la titrisation. Ils vont demander
une transparence que ne peuvent leur garantir les instruments financiers
sophistiqués de ce même marché, conçus dans une
optique diamétralement opposée. Non sans par ailleurs exiger
des rendements plus élevés, un second facteur qui va contribuer
à restreindre le volume de ces opérations futures.
A l’arrivée, le
marché ne retrouvera pas sa dimension d’avant la crise, il ne
permettra donc pas aux banques de financer les mêmes enveloppes de
crédit. La machine à fabriquer de la dette ne retrouvera pas
son rendement d’avant. D’autant que des ratios prudentiels plus
restrictifs vont y faire partiellement obstacle et qu’il va être
plus difficile de les contourner.
Cette nouvelle donne va avoir un fort
impact dans les sociétés occidentales. La baisse globale du
niveau du crédit actuellement enregistrée n’est pas une
affaire conjoncturelle mais structurelle. Tout comme le niveau de
chômage qui s’est installé. La combinaison des deux va
être lourde. Le niveau de vie et de consommation de larges couches de
la société vont être affectés, alors que les
rapports de force actuels ne permettent pas d’envisager d’obtenir
une inversion de la distribution inégalitaire de la richesse qui s’est
instaurée.
Cette évolution va modifier en profondeur
la société, aboutissant à un délitement par le
bas de ce que l’on appelle les classes moyennes, accentuant une
précarisation déjà entamée. D’une
manière d’autant plus puissante et spectaculaire que le
crédit à la consommation jouait dans l’économie un
rôle important, en premier lieu donc aux États-Unis et dans
certains pays européens, comme le Royaume-Uni. Nous ne sommes
qu’au début de la réalisation de cette promesse, qui ne
nous est pas explicitement faite et a donc des chances d’être
tenue.
Le modèle d’un capitalisme
assurant une élévation globale du niveau de vie de la
société, quoique fortement inégalitaire, ne va plus
fonctionner comme avant. Les inégalités sociales vont dorénavant
s’accroître plus fortement et toucher des couches sociales qui se
croyaient hors d’atteinte. Le deal ne va plus être win-win
(gagnant-gagnant).
Y faire face suppose de démonter
des mécanismes en bout de course et d’adopter un point de vue
radical. Car les marges de manœuvre permettant des aménagements
se sont réduites, s’en tenir à un simple rejet
n’étant pas non plus une réponse satisfaisante. Que
reste-t-il alors de disponible ?
La cristallisation autour d’un
autre modèle de société est la seule voie susceptible de
rassembler, supposant des remises en questions auxquelles il est craint de
procéder, par habitude ou peur de passer pour utopiste
illusionné. Pourtant, il faudra bien se décider à
sauter, même si le fossé est large et profond, car le
conformisme est de moins en moins un refuge, même s’il est encore
largement partagé.
Billet rédigé par
François Leclerc
Paul Jorion
pauljorion.com
(*) Un «
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partie à condition que le présent alinéa soit reproduit
à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’
» qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos
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aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut
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Paul Jorion,
sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix
dernières années dans le milieu bancaire américain en
tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié
récemment L’implosion. La finance contre l’économie
(Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La
Découverte : 2007).
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