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Les
événements sont en train de prendre en Europe une drôle de tournure, confirmant que
l’Irlande est la crise de trop. L’accalmie enregistrée
lundi matin sur les marchés n’est plus qu’un vague
souvenir. Annoncé à toute vitesse, le sauvetage irlandais
n’a été adopté que dans son principe, et sa
concrétisation est depuis devenue hypothétique. Plus on entend
affirmer que la situation serait maîtrisée, moins elle se
révèle l’être.
Loin
d’être circonscrite à un seul pays, la crise est en train
de s’inviter non seulement au Portugal et en Espagne, les deux futures
victimes toutes désignées, mais menace directement par ses
répercussions la Grande-Bretagne – pourtant hors zone euro
– ainsi que le système bancaire européen, à
commencer par celui des Allemands.
Ce
ne sont pas seulement les taux obligataires des pays de la zone des
tempêtes qui se retendent – après ne s’être
que faiblement détendus – c’est l’euro qui
connaît un nouvel accès de faiblesse prononcé
vis-à-vis de toutes les grandes devises. Ce sont aussi les valeurs
financières (celles des banques) qui sans exception trinquent depuis
deux jours sur toutes les places boursières européennes,
entraînant avec elles les indices dans leur chute.
Se
prévalant à tort d’avoir cette fois-ci en main les outils
permettant de réagir et de contrôler la situation, les
autorités européennes n’ont pas compris que les
marchés réclament dorénavant une solution globale
à la crise de la dette européenne. Or, elles n’ont pas de
réponse crédible à leur apporter et se réfugient
derrière un fonds de stabilité qui ne fait pas le poids.
Trois
stades de cette crise sont aujourd’hui observables
simultanément, dans des pays différents, chacun posant
problème.
À
Athènes, la troïka vient de rendre son verdict – son
rapport devant encore être adopté – réclamant
d’importantes nouvelles mesures d’austérité qui
vont accentuer brutalement le chômage, mais accordant dans son principe
le versement de la 3éme tranche du prêt. Tout en
laissant poindre la possibilité d’en étaler le
remboursement ou d’accorder un prêt additionnel.
C’est
une première reconnaissance officielle que le dispositif financier de
soutien adopté n’est pas tenable, supposant possible un retour
sur les marchés à son échéance, en 2013,
après avoir dégagé les moyens de rembourser le
prêt tout en réduisant comme exigé le déficit et
la dette. Sans doute les Grecs ont-ils bénéficié de la
relative mansuétude de leurs censeurs en raison de la simultanéité
de cet examen de passage avec la crise irlandaise, ce qui montre que les
autorités européennes ont conscience qu’ils marchent sur
des œufs. L’Union européenne et le FMI sont dans la
situation classique des banquiers qui doivent soutenir leurs débiteurs
pour s’être déjà engagés auprès
d’eux.
Le
prochain examen de passage de la troïka est en février. Au rythme
auquel de nouvelles mesures sont à chaque fois exigées, le
passage dans l’économie informelle de Grecs toujours plus
nombreux, qui y chercheront le moyen de survivre, est inévitable.
Aboutissant à réduire les recettes fiscales du gouvernement au
lieu de les augmenter…
En
Irlande, où nous n’en sommes qu’au stade
précédent – celui de l’obtention de l’aide
– la situation politique a dérapé, rendant
problématique l’adoption du nouveau budget 2011, dans le cadre
du plan d’austérité de 4 ans qui devrait être rendu
public d’ici à la fin de la semaine. Comment Brian Cowen, le premier ministre, pourrait-il tenir et ne
dissoudre le parlement pour convoquer des élections qu’à
partir de la mi-janvier, une fois le budget adopté ? Alors que de
cette adoption dépend celle du plan de sauvetage de l’Union
européenne et du FMI, à propos duquel de nombreux points
importants faisant désaccord restent par ailleurs encore à régler.
L’incertitude
est forte et va durer, alimentée par cette nouvelle dimension de la
crise. Contribuant à la contamination d’autres pays
européens. Sans que l’on puisse entrevoir cette fois-ci une
quelconque pause ou accalmie.
Une
troisième partie va se jouer demain mercredi à Lisbonne,
où est organisée une manifestation qui, selon la presse
portugaise, devrait rappeler par son ampleur celles qui suivirent le 25 avril
1974, date de la chute de la dictature salazariste et de la fin des guerres
coloniales à l’initiative du MFA (Mouvement des Forces
Armées). Les Portugais, les Grecs, les Irlandais et les Espagnols
n’ont pas totalement oublié les temps durs de la misère,
leur mémoire collective se trouvant ravivée par la
dureté de ceux qui s’annoncent. Comme s’ils étaient
rattrapés par un passé auquel ils croyaient avoir
échappé.
Les
invocations des uns et des autres étant de peu de poids pour conjurer
le sort, et les autorités et gouvernements européens
étant une fois de plus pris à contre-pied, quelle
pourrait-être la nouvelle stratégie à envisager ?
Si
un mérite doit être reconnu à Jean-Claude Trichet,
c’est bien celui de la constance, y compris – et surtout –
dans l’erreur. Lundi dernier, il a saisi l’occasion de la
présentation devant le Parlement européen du rapport annuel
2009 de la BCE pour intervenir sur « la révision du cadre
de la gouvernance ». Selon lui, 2011 devrait être
l’occasion « d’une discussion approfondie sur la
gestion financière et peut-être le début d’une
modification du Traité » ; puis il a repris ses
thèses favorites sur la résorption des déficits publics
et l’arsenal de sanctions à prévoir pour ceux qui ne
s’y résoudraient pas.
Devant
la 6ème conférence des banques centrales,
organisée par la BCE à Francfort, Dominique Strauss-Kahn a tenu
un tout autre langage, appelant l’Union européenne à
adopter une « stratégie de croissance commune »
afin de « rompre les chaînes de sa faible
croissance ». Précisant le même jour à
l’occasion d’une conférence prononcée devant
l’European Banking Congress : « Une vision européenne
commune manque en matière de politique budgétaire,
d’équilibres internes et du marché du
travail ». Il a proposé de « créer une
autorité budgétaire centralisée avec une indépendance
politique comparable à celle de la Banque centrale européenne.
Cette autorité établirait pour chaque pays sa politique
budgétaire et allouerait des ressources à partir d’un
budget central… ». Avant de reconnaître qu’une
réalisation aussi ambitieuse n’était pas à portée
immédiate, pour finalement préconiser un renforcement du
rôle et du budget de la Commission, au détriment du Conseil
européen.
Les
Allemands persévèrent de leur côté, poussant leur
projet de mécanisme de crise. La chancelière Angela Merkel l’a réaffirmé comme
étant « une question de principe, [afin d’imposer]
aux acteurs de marché d’assumer leurs risques ».
Considérant « qu’il est important que nous en
définissions assez rapidement les conditions futures, et que le
marché ne soit pas soumis à des incertitudes ». Des
dispositions qui auraient pour effet – mais elle ne le dit pas –
de rendre le crédit plus onéreux pour les États et de
les inciter à la vertu budgétaire. Les objectifs sont
partagés avec Jean-Claude Trichet, mais les moyens ne sont pas les
mêmes et demandent plus de temps.
Ces
visions ont ceci en commun qu’elles sont des plans sur la comète
et n’apportent aucune solution à une crise qui n’attend
pas. En déclarant aujourd’hui à Stockholm « Le
filet de sécurité est évidemment suffisamment grand pour
l’Irlande », le président de l’Union
européenne, Herman Van Rompuy a du prendre
en compte les interrogations qui se multiplient à propos de la
capacité qu’aura le fonds de stabilité de faire face
à de nouvelles crises nationales, en particulier en Espagne.
« Je ne veux pas spéculer sur les chiffres exacts, mais
dans tous les cas, il n’y a pas de problème pour le
mécanisme de stabilité européen, il n’y a aucun
problème », a-t-il insisté pour convaincre.
Un
autre son de cloche était entendu en Allemagne, où devant le
Bundestag, le ministre des finances Wolgang Schäuble déclarait « C’est
l’avenir de notre monnaie unique qui est en jeu [en
Irlande] », l’Allemagne devant selon lui prendre ses
responsabilités, faute de quoi « les conséquences
économiques et sociales pour notre pays seraient
incalculables ». Ce n’est pas un autre langage que tenait
George Osborne, le chancelier britannique de l’échiquier, en
annonçant devant le parlement britannique que le prêt de 8
milliards de livres à l’Irlande qu’il défendait
correspondait à « l’intérêt
national », bien qu’obligé de reconnaître
qu’il en « espérait le remboursement ».
Appelant
à la vigilance, Miguel Ángel
Fernández Ordóñez, le
gouverneur de la Banque d’Espagne, soulignait devant le Sénat
espagnol que les effets de la crise irlandaise « se sont
étendus » aux pays périphériques de la zone euro
et qu’ils « se sont fait sentir » sur la dette
espagnole. Avec la même fermeté dans la voix que José Sócrates, le premier ministre portugais, Elena
Salgado, la ministre espagnole de l’économie, écartait
« absolument » tout effet possible de contagion.
Chaque
fois qu’il est prononcé, ce discours sonne pour les
marchés comme le signal qu’ils attendent. L’Espagne,
selon une expression qui fait florès dans la presse, est « la
dernière digue » qui protège l’euro. Les analyses
ne manquent pas, à disposition des marchés, qui
détaillent l’énormité de sa bulle
immobilière – et sa dette privée afférente –
ainsi que la faiblesse de son réseau de caisses
d’épargne, même restructuré
Biillet invité :
François Leclerc
Paul Jorion
pauljorion.com
(*) Un « article
presslib’ » est libre de reproduction
en tout ou en partie à condition que le présent alinéa
soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est
un « journaliste presslib’ » qui
vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il
pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui
tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.
Paul Jorion,
sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix
dernières années dans le milieu bancaire américain en tant
que spécialiste de la formation des prix. Il a publié
récemment L’implosion. La finance contre l’économie
(Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La
Découverte : 2007).
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