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Publié le 03 juin 2011
1031 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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Rubrique : Editoriaux

 

 

 

 

Des œillères ou un farouche refus d’admettre l’évidence sont indispensables pour continuer à ne pas saisir dans toute sa dimension la crise de la dette européenne, et prétendre en exclure la composante privée qui est portée par le système bancaire. De nombreux analystes et journalistes financiers – généralement anglo-saxons – ne font pas preuve de la même cécité et considèrent que des défauts sur la dette publique sont à terme inévitables, expliquant qu’il est indispensable pour régler la crise globale de s’attaquer au problème que représentent les banques, ce sommet de l’iceberg du système financier.


On avait déjà remarqué comment le projet européen de transposition de la réglementation du Comité de Bâle, destinée à renforcer les fonds propres des banques, faisait preuve d’une incontestable souplesse sur le point très sensible des obligations convertibles, dont les bilans des banques européennes sont farcis. Leur permettant de continuer à utiliser ce moyen commode pour durcir leur capital en émettant tout simplement de la dette (convertissable dans certaines conditions, et c’est là tout le problème) !


Depuis, le journal économique allemand Handelsblatt a pu relever un autre glissement, la Commission prévoyant d’utiliser le mode de la directive, comme c’est actuellement le cas, au lieu de celui de la réglementation, le premier donnant plus de latitude à chaque pays membre pour adapter les règles communautaires, comme l’expérience l’a amplement montré.


Michel Barnier, le commissaire européen chargé des services financiers, a aussitôt réaffirmé devant l’outrage que « l’Union européenne mettra en oeuvre comme elle l’a toujours fait, et a souvent été la seule à le faire, l’accord de Bâle, en respectant pleinement son niveau d’ambition et son équilibre ». Des termes choisis qui ne sont pas convaincants, Michel Barnier se prévalant du juste milieu et se déclarant pas impressionné par les campagnes de lobbying de tous bords l’enjoignant à assouplir ou à durcir les règles.


Au passage, il a lancé une pierre dans le jardin des Américains, dont les banques n’ont toujours pas mis en vigueur l’intégralité des mesures prévues par… Bâle II. Des deux côtés de l’Atlantique, et parfois de la Manche, c’est à qui accusera l’autre de fausser la libre et saine concurrence en bénéficiant de conditions plus favorables. Ce qui ne manque pas de rappeler l’histoire de cette chaise dont les quatre pieds ne sont jamais de la même hauteur à force d’être égalisés et dont le siège finit au ras du sol.


Nouvel épisode de cette saga sans fin, l’Autorité bancaire européenne (EBA) vient de reporter la publication des résultats des stress tests de 91 banques européennes représentant 62 % des actifs bancaires européens, initialement prévue courant juin. Selon le superviseur européen, dont c’est l’examen de passage, de nouvelles données ont été demandées aux banques « afin de corriger les éventuelles incohérences ou des hypothèses irréalistes » que ses experts ont décelé. Ce que le Financial Times traduit aimablement par « rosy assumptions » (littéralement, hypothèses roses).


Rappelons que les tests sont menés par les banques elles-mêmes et que l’hypothèse de défaut sur la dette souveraine a été écartée. Seules les expositions devraient être publiées, en application de l’un de ces compromis boiteux dont les institutions européennes ont le secret. Et que seules des recommandations seront ensuite formulées, dont les régulateurs nationaux seront chargés de la mise en œuvre.


Sur cette lancée, comment ne pas faire le point sur l’interminable bataille de chiffonniers qui préside à la mise au point du plan de sauvetage bis de la Grèce ? La manière de presser encore davantage le citron du pays fait peu débat, sauf avec les Grecs, ce qui n’est pas le cas des modalités de la participation au plan des créanciers privés, c’est à dire des banques européennes. Un point sur lequel les Allemands et la BCE, soutenus par les Français, étaient au départ radicalement opposés.


Tout peut encore changer d’ici le sommet européen de fin juin, les réunions et les rencontres se succédant à tous les niveaux et sans discontinuer. Mais la brillante idée qui semble émerger consisterait à demander à ces créanciers de renouveler leurs engagements financiers en achetant à nouveau des obligations grecques quand celles qu’ils possèdent viendront à maturité, mais en contre-partie de garanties béton. En appuyant cette dette sur des collatéraux donnant toute garantie, comme des actifs du pays. Les grosses têtes s’essayent actuellement à mettre en musique ce schéma, qui pose plus de problèmes qu’il n’y parait… A l’arrivée, il pourrait être affiché en façade que le fardeau est partagé, but de l’opération.


A peine un trou est-il bouché, qu’un autre apparaît. Une compétition d’un nouveau genre est engagée en Europe, qui pourrait s’appeler « A qui le tour ? ». L’Espagne semblait bien partie pour succéder au trio formé par la Grèce, l’Irlande et le Portugal – la Belgique et l’Italie dans le rôle des challengers – mais l’Irlande semble s’être échappée, confrontée au trou abyssal de ses banques. Une décote de 90 % a finalement été infligée aux détenteurs des obligations juniors des principales banques, mais on est très loin du compte. L’étape suivante pourrait atteindre les obligations seniors, actuellement sanctuarisées et bénéficiant de toutes les attentions de la BCE qui veille au grain, comme elle vient de le montrer sur cette même question dans le cas de la Grèce.


Les besoins de recapitalisation des banques irlandaises ont été évalués à 70 milliards d’euros par la Banque d’Irlande, le montant total des obligations juniors émises étant de 7 milliards d’euros, soit un dixième. 16 milliards d’euros d’obligations seniors ont été par ailleurs émises. Tout est dit. Les 85 milliards du plan de sauvetage n’y suffiront pas, une rallonge sera nécessaire, ainsi qu’un rééchelonnement.


La Grèce aura montré le chemin, les mêmes recettes pourront être appliquées… Peu importe, tant que les banques européennes restent épargnées.


Billet rédigé par François Leclerc



Paul Jorion




(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.   

 

 

 

 

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Paul Jorion, sociologue et anthropologue, a travaillé durant les dix dernières années dans le milieu bancaire américain en tant que spécialiste de la formation des prix. Il a publié récemment L’implosion. La finance contre l’économie (Fayard : 2008 )et Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte : 2007).
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