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Aux origines du Parti socialiste : Jean Jaurès et la critique de Yves Guyot (2nde partie)
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Article originellement publié le 04 juillet 2011
1163 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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La réponse de Yves Guyot (1843-1928)

 

Yves Guyot, contemporain de Jean Jaurès, fut l'un des principaux économistes français partisans du laissez-faire à la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle. Il a commencé sa carrière comme rédacteur en chef de plusieurs journaux et revues à la fin des années 1860 et au début des années 1870. Pendant la Troisième République, il a été élu au conseil municipal de Paris et en 1885 à la Chambre nationale des députés. En 1889, il a été nommé ministre des Travaux publics. Il a succédé à Gustave de Molinari à la direction du Journal des Economistes, il a été président de la Société des Économistes de Paris, membre du Cobden Club britannique et de la Royal Statistical Society, et également membre de l'Académie américaine des sciences sociales et politiques. Ses centres d’intérêt ont été la politique fiscale et l'opposition au socialisme sous toutes ses formes.

 

Yves Guyot exercera une influence fondamentale sur la détermination de la politique monétaire jusqu’en 1922. En particulier, les articles de Guyot ont convaincu le gouvernement français de renoncer à augmenter la masse monétaire, et ils ont épargné à la France l’inflation qui a détruit l’économie allemande et fut l’une des causes de l’hitlérisme.

 

Individualisme et socialisme

 

Dans La Démocratie individualiste, qui date de 1907, Yves Guyot entend démontrer qu'il y a antinomie entre la démocratie et le socialisme. La Révolution a proclamé la liberté individuelle ; selon lui, le socialisme vise à la supprimer, puisqu'il nie le droit des ouvriers à rester en dehors du syndicat et le droit du patron à employer des ouvriers non syndiqués. La Révolution a proclamé l'égalité et supprimé les classes et les castes ; les socialistes les rétablissent et ne s'intéressent qu'à l'une d'elles. La Révolution a proclamé la propriété individuelle ; le socialisme entend l'abolir et veut faire de l'État le seul propriétaire. Dans sa préface, il résume le problème en quelques mots :

 

L'Individualisme est la doctrine politique d'après laquelle l'Individu est la fin et l'État le moyen. L'Individualisme remplace l'ancienne formule : « l'individu pour l'État » par celle-ci : L'État pour l'individu. L'Individualisme n'admet pas qu'on puisse imposer une contrainte à un individu qui ne fait de mal à personne.

 

Selon Guyot, le rôle essentiel de l'État est d'assurer la sécurité extérieure et intérieure de la nation. La sécurité intérieure comporte pour chacun la liberté de parler et d'agir, de posséder et de contracter, la protection de sa personne et de ses biens contre tous actes de violence ou de fraude, qu'ils viennent d'individus, de groupes ou des pouvoirs publics. Une société n'est sortie de la barbarie que si l'individu est sûr de n'être ni arrêté, ni condamné sur le caprice d'un pacha ou d'un comité révolutionnaire, de n'être ni assommé, ni volé à un coin de rue soit par un bandit isolé, soit par une bande.

 

C’est pourquoi l’individualisme combat le vol collectif et légal, qui s'appelle la spoliation et qui est pire que le vol privé. Le mouvement libéral doit regrouper autour de sa doctrine ceux qui sont menacés de confiscations fiscales ou d'être mis à la porte de leurs établissements par des syndicats et des délégués investis de pouvoirs de police.

 

Jaurès : la négation du droit au nom du bien

 

Selon Guyot, la conception socialiste est celle du roi de droit divin : faire le bonheur des sujets. « Et à quoi aboutissent toutes les conceptions socialistes ? » se demande Guyot. « A rejeter l’adulte dans la situation de l’enfant, à le faire rétrograder en ce petit être qui ne peut exprimer sa volonté que par ses cris, à le livrer bien emmailloté afin qu’il soit bien sage, à cette marâtre inconnue, la Société, dont l’existence ne pourrait se révéler que par la tyrannie. Changer l’homme en bébé, criant à la Société : maman ! Tel est l’idéal socialiste ! ».

Le socialisme est donc le paternalisme, avec ce défaut : c'est qu'il a pour aspiration, non pas dissimulée, mais proclamée, la spoliation. Il repose donc sur la négation du droit de ceux qu'il dénonce au nom de la lutte de classes.

 

La thèse de Guyot, c’est donc que Jaurès méconnait le droit. Toute politique socialiste a pour programme la négation de la propriété et, par conséquent, implique l’injustice et la violence aux dépens d'une partie de ses membres. Elle est ainsi en contradiction avec la morale nécessaire pour la conservation sociale.

 

 Dans son discours des 12 et 14 juin, M. Jaurès a exposé comment se ferait la transition entre la société actuelle et la société collectiviste. D'un côté, il voit quelques grands capitalistes possédant de vastes domaines, de vastes usines, des maisons à loyer, d'un autre côté, la foule des ouvriers et des locataires. Il suppose que les non-possesseurs sont les plus nombreux ; donc ils représentent la souveraineté populaire. Ils sont le droit et la force, poursuit M. Jaurès ; et s'ils ne confisquent pas, au profit de la société, les biens de la minorité, ils font banqueroute ; et avec une sérénité admirable, qui ne paraît choquer personne, il conclut : Cette expropriation constituera une évolution régulière et elle ne saurait constituer une spoliation, puisqu'elle sera légale. Et comme M. Jaurès considère que les spoliés livreront leurs propriétés sans plus de résistance qu'un malheureux tombé au milieu d'une bande d'apaches n'en apporte à donner sa bourse, il considère que l'opération sera pacifique.

 

Par conséquent, conclut Guyot, le droit pour Jaurès est tout simplement une question de nombre. Dans tout pays soumis au suffrage universel et dont la constitution n'offre pas de barrières, « le nombre ou l'illusion du nombre peut faire la loi, comme le caprice d'un autocrate ou d'un khalife, cette loi fût-elle une loi d'assassinat et de vol. » C’est pourquoi, écrit encore Guyot : « Les socialistes qui veulent user de la liberté politique pour supprimer la liberté économique, la perdraient, s'ils parvenaient à réaliser leur programme ».

 

En effet, un droit qui ne peut être réalisé que par la violation d’un autre droit n’est pas un vrai droit. Tels sont les droits économiques et sociaux, qui ne peuvent être réalisés que par la servitude réglée d’une partie de la population, les plus riches mais aussi et surtout la classe moyenne. Si l’on accorde aux uns un droit sur ce qui est produit par le travail des autres, cela signifie que ces derniers sont privés d’une partie de leurs droits, et donc condamnés à une forme de travail servile.

 

Selon Guyot, la démocratie n’est donc légitime qu’à une condition : le respect intégral des droits individuels, qui constituent la seule norme de justice objective. Les seuls droits qui soient inscrits dans la nature des choses humaines, ce sont les droits-libertés (les droits formels, par opposition aux droits matériels). C’est d’ailleurs aussi à condition de respecter ces droits que la prospérité est possible et donc avec elle une plus grande égalité matérielle pour l’ensemble des hommes.

 

 

Damien Theillier

 

 

 

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Damien Theillier

Damien Theillier est professeur de philosophie. Il est l’auteur de Culture générale (Editions Pearson, 2009), d'un cours de philosophie en ligne (http://cours-de-philosophie.fr), il préside l’Institut Coppet (www.institutcoppet.org).
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