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Rome, du libéralisme au socialisme

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Extrait des Archives : publié le 13 octobre 2014
2213 mots - Temps de lecture : 5 - 8 minutes
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Rubrique : Fondamental

 

 

 

 

Entretien avec Philippe Fabry

Philippe Fabry est historien du droit, des institutions et des idées politiques. Il a enseigné à l’Université Toulouse 1 Capitole. Féru d’histoire romaine, il est aussi passionné par la doctrine libérale, politique comme économique, et spécialement par les travaux de l’École autrichienne. Ce qui rend son livre unique, c’est qu’il croise précisément les données de diverses disciplines : l’histoire, le droit, la philosophie politique et l’économie.

 

Au IIe siècle avant Jésus-Christ, le grec Polybe essayait de répondre à la grande énigme historique de l’époque : comment Rome s’était-elle si vite rendue maîtresse de l’univers ? En 1776, l’œuvre monumentale d’Edward Gibbon, Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain, retraçait l’histoire romaine depuis Trajan jusqu’à l’effondrement de l’empire. Pourtant, estime Philippe Fabry, le problème était mal posé par Gibbon. Car, comment savoir pourquoi l’Empire s’est effondré si l’on n’a pas au préalable déterminé comment il est apparu ? Or, quelques années auparavant, en 1734, dans ses Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu avait développé une thèse originale et unifiée pour expliquer l’ascension et la chute de la puissance romaine : la liberté gagnée sous la République puis perdue sous l’Empire.


À la suite de Montesquieu, Philippe Fabry démontre que Rome a connu une trajectoire qui va du libéralisme au socialisme. La République romaine, qui fut la plus grande puissance libérale du monde antique, a duré de 510 avant J.-C. à 23 avant J.-C., soit  près de 500 ans. En comparaison, les États-Unis d'Amérique n'existent que depuis 1776, soit moins de 250 ans. Mais progressivement, la collégialité civique qui caractérisait la République romaine va disparaître au profit d’un pouvoir personnel incarné par des empereurs qui vont adopter le style de gouvernement des potentats orientaux de l'Égypte et de la Perse antique. « De manière générale, lorsqu’on dit qu’un empereur était très apprécié du peuple, il faut comprendre qu’il ouvrit les robinets de la dépense publique. Et de manière générale, taxes et dépenses ne devaient cesser d’augmenter dans la Rome impériale, à quoi s’ajouterait aussi l’inflation monétaire ».

La thèse du livre de Philippe Fabry est que « la chute de l’Empire romain est la conséquence de l’impasse dans laquelle le socialisme impérial avait conduit le monde antique ». Au-delà de son intérêt pour qui aime l’Histoire, cet essai original est également l’occasion d’entamer une réflexion sur le monde contemporain et sur l’évolution politique, économique et sociale des États-Unis, qui semblent suivre la voie de la Rome antique. 

1° La liberté perdue de Rome selon Montesquieu

 

DT : Je voudrais commencer cet entretien avec Montesquieu dont vous revendiquez le parrainage, en quelque sorte, au début de votre livre. La thèse de Montesquieu est qu’à partir du moment où s’étend la domination romaine, se perd la liberté et s’introduit la décadence. Pour lui tout vient du fait que Rome perd les valeurs qui ont fait sa force et qui découlent de la vertu civique. Peut-on dire que Montesquieu avait tout compris, avant tout le monde ? Quelles sont les limites de son approche ?

 

PF : Concernant Montesquieu, la première chose frappante dans ses Considérations est qu’il avait compris des choses que peu d’auteurs comprenaient – au sens fort du terme, c’est-à-dire en faisaient un pilier de leur analyse – à savoir que le bateau ne va pas plus vite que le vent qui le pousse, c’est-à-dire que les individualités fortes qui apparaissent, et qui jalonnent spécialement l’histoire romaine, sont avant tout les signes de tendances profondes. C’est en ayant cette idée à l’esprit qu’il s’est attaché à l’histoire de Rome en se demandant pourquoi elle a évolué comme elle l’a fait, quels ressorts peuvent bouleverser le caractère d’un peuple. En réfléchissant ainsi, il a vu (pouvait-on ne pas le voir ?) que le système politique et économique changeait, entre le début de la République et la chute de l’Empire, du tout au tout. Les premiers Romains étaient obsédés par l’idée de défendre leur liberté (le respect des institutions garantissant la liberté, le dévouement dans la défense de ces institutions en cas de menaces extérieures, voilà comment se définit la « vertu civique »), qu’ils ont fini par abandonner dans l’Empire.

Sur l’intuition, Montesquieu a pour ainsi dire tout bon.

 

C’est sur le détail et la tenue du raisonnement explicatif que l’on peut se montrer critique.

 

Ainsi, Montesquieu a tendance à revenir un peu à l’idée du « grand homme » quand il explique que les grandes guerres extérieures ont donné trop de pouvoir aux généraux qui ont déséquilibré les institutions. Bien sûr, il ne trahit pas son idée de départ, puisque ces individus demeurent le produit d’un mouvement de fond, mais l’intérêt de l’analyse est limité par les lacunes de Montesquieu sur la réalité antique. Lacunes dont on ne peut certes le blâmer, puisque on les a comblées depuis avec une puissante archéologie scientifique qui n’existait pas à son époque ; de ce point de vue Montesquieu est à l’histoire romaine ce qu’Aristarque fut à l’héliocentrisme : il avait l’intuition et raisonnait bien, mais il lui manquait les instruments de mesure efficaces pour étayer ses raisonnements ! Ainsi Montesquieu croit-il encore que Rome, dans sa « jeunesse » n’avait que le pillage de ses voisins pour s’enrichir, alors que l’on sait aujourd’hui que la ville avait une agriculture et un artisanat florissants, et qu’elle commerçait beaucoup avec ses voisins. De même, sur le plan économique, il manque encore à Montesquieu un bagage intellectuel qui ne devait apparaître qu’une quinzaine d’années après la première édition des Considérations, avec la physiocratie. Or, le rôle des bouleversements économiques sur la mutation politique est essentiel : si Montesquieu avait eu les notions et les informations dont on dispose aujourd’hui, il aurait remarqué que les grandes conquêtes du IIIe-IIe siècle n’ont pas seulement donné un grand rôle aux généraux, ce qui est plutôt secondaire, mais que surtout, avec l’afflux massif d’esclaves et de terres et ses conséquences sur l’offre, la demande, et donc les prix, et par là les coûts de production, se sont produits d’énormes transferts de richesse qui ont eu un effet très important sur le tissu socio-économique romain, et par suite sur le système politique, par le classique schéma marxiste infrastructure/superstructure (oui, en Histoire Marx a inventé des outils intellectuels de grande valeur).

 

Montesquieu a donc fait un travail d’analyse très riche, limité principalement par le manque d’informations et d’outils propres à son époque. En science, c’est le rôle des successeurs que de reprendre les intuitions intéressantes de leurs aînés avec les nouveaux instruments à leur disposition et de se demander si cela donne des résultats valables. Le drame de Montesquieu est d’avoir été éclipsé par Gibbon qui était peut-être un historien plus appliqué dans le détail mais certainement moins trapu pour ce qui est de l’analyse historique, la réflexion sur les causes et les conséquences, la théorisation des « couches » de l’Histoire. Gibbon a repris l’idée de « décadence de la vertu civique » de Montesquieu mais sans bien la comprendre : la meilleure preuve de cela est qu’il commence son histoire par le règne de Trajan, qu’il estime être l’âge d’or de Rome, alors que pour Montesquieu à ce moment la vertu civique avait déjà complètement disparu, avec l’avènement de l’Empire. Hélas, les historiens ont une sorte de préférence instinctive pour les gros livres détaillés au détriment des livres courts mais riches intellectuellement. Ils ont donc réfléchi au problème tel que posé par Gibbon, et non par Montesquieu.

 

2° La notion d’individu est-elle antique ou moderne ?

 

DT : Benjamin Constant distinguait deux formes de liberté : la liberté des anciens (collective) et la liberté des modernes (individuelle). Et vous dites qu'en fait, ces deux libertés ont existé dans le monde antique. Mais qu'est ce qui permet d'affirmer que la notion d'individu existait vraiment à Rome avant l'apparition du christianisme auquel on la rattache traditionnellement ?

 

PF : Benjamin Constant, ainsi que d’autres auteurs comme Frédéric Bastiat, avaient une image assez faussée de la Rome primitive et de son rapport au droit et à la propriété. Il faut dire que leur science de Rome était celle d’avant Mommsen et l’école allemande, or notre connaissance de la Rome primitive a énormément progressé depuis.

 

Je ne dis pas que la notion d’individu des Romains était exactement la même qu’après le christianisme, mais l’essentiel de la notion juridique d’individu, elle, est là. Bien sûr l’individu romain, c’est avant tout le citoyen, et la notion peut être encore vue comme collective en cela que sous l’idée de citoyen se rassemblent son épouse, ses enfants, ses esclaves qui n’ont pas d’autonomie juridique. Mais la notion est bien individuelle en ce que le citoyen est une personne individuelle, et que les autres ne sont rattachés qu’à son droit, mais ne sont pas vus comme étant la même personne. Autrement dit, ce qu’a réellement apporté le christianisme ce n’est pas la notion d’individu, c’est la notion d’égalité entre les individus, qui fait que dans notre société moderne chaque personne humaine a la citoyenneté en propre, que nul n’appartient à un autre, comme esclave ou conjoint, que nul ne tire son droit d’un autre : si vous êtes étranger marié à un Français et que vous êtes accusé de délit, ce n’est pas en tant qu’époux d’un Français que vous aurez droit à une défense, avec un avocat, mais en tant  que personne humaine. L’apport du christianisme est là, pas dans l’existence de droits attachés à une individualité, mais à sa généralisation sans condition autre que l’appartenance au genre humain.

 

3° La République romaine, une première forme de libéralisme ?

 

DT : A Rome, la liberté et les droits n'étaient-ils pas l'apanage d'une petite minorité ?


PF : Non, en ce sens que tout homme libre majeur et dont le père – celui dont il tirait sa citoyenneté par naissance – était mort bénéficiait de la citoyenneté sui iuris, en droit propre. Or, à une époque où l’espérance de vie était de 35 ans, rares étaient ceux qui restaient longtemps « dans la main » de leur père. De son vivant, celui-ci avait droit de vie et de mort sur les siens, mais il faut voir que ce droit de vie et de mort de votre père sur vous signifiait largement une absence de droit de vie et de mort de l’État sur vous, car le pater familias, vis-à-vis de l’État, couvrait ses propres « sujets » de son droit de citoyen, ils en bénéficiaient donc indirectement. On peut penser que les gens sont plus libres si leur droit de vivre dépend de leur géniteur que s’il dépend de l’État ! Tout ceci est d’autant plus vrai au début de la République où il y a très peu d’esclave, et où, par conséquent, la maisonnée qui se trouve sous l’autorité du pater familias est composée principalement de parents, épouse et enfants pour lesquels il y a une bienveillance naturelle. Il faut donc se défaire de l’idée qu’on se fait de ce  « droit de vie et de mort » comme quelque chose de monstrueux : la plupart des individus, aussi normaux que vous et moi, vivaient une vie de famille paisible.

 

DT : La république romaine était oligarchique et non démocratique. Pourtant, elle protégeait les libertés civiles. Pensez-vous que le libéralisme puisse coexister avec des régimes politiques non-démocratiques ? Et jusqu'à quel point ?

 

PF : On croit depuis longtemps que la démocratie est nécessaire à préserver la liberté. Cette idée n’est pas complètement fausse en ce qu’elle découle du raisonnement suivant : si les décisions de gouvernement sont prises collectivement par des individus aux droits garantis, ceux-ci ne vont pas scier la branche sur laquelle ils sont assis et vont utiliser le pouvoir pour préserver leurs libertés, non les amputer. Mais ce raisonnement est vicié car il ignore que tous les individus n’ont pas le même intérêt à la démocratie : des groupes peuvent vouloir s’en servir pour lutter contre des inégalités qu’ils assimilent à des injustices. Dans ce cas, la démocratie devient un régime de redistribution.

 

Il est compliqué de dire exactement ce qu’était la République romaine. C’était plus précisément une oligarchie contrôlée par des assemblées populaires. Mais la vraie garantie de la liberté était dans la sacralisation des libertés individuelles, dans une proportion qu’à mon sens on n’a retrouvé depuis que dans la déférence américaine devant les amendements à la Constitution. Le droit, en garantissant des libertés inaliénables très importantes, réduisait à très peu de choses la sphère d’intervention possible de l’État. Quand vous êtes dans ce type de configuration, peu importe qui dirige : une oligarchie, une démocratie ou une monarchie, puisque son pouvoir est de toute façon très restreint. En résumé, ce qui compte n’est jamais qui exerce le pouvoir, mais quelle est l’étendue du pouvoir. Ce qui paraît en revanche assez constant, c’est que les régimes démocratiques ont une tendance plus forte à ralentir la croissance, assez inexorable, du pouvoir que les autres régimes. C’est pour cela qu’on peut penser que, en présence d’un État, la combinaison la plus favorable à la liberté est 1) pouvoir très limité par des droits individuels larges et garantis et 2) un pouvoir confié à un assentiment du peuple.

 

Suite de l’article…

 

 

 



[1]Éditions Jean-Cyrille Godefroy, 2014.

 

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Damien Theillier est professeur de philosophie. Il est l’auteur de Culture générale (Editions Pearson, 2009), d'un cours de philosophie en ligne (http://cours-de-philosophie.fr), il préside l’Institut Coppet (www.institutcoppet.org).
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