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L’Église et le libéralisme : histoire d’un malentendu (1). L’idée d’humanité et la naissance de l’individu

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Extrait des Archives : publié le 13 avril 2015
1025 mots - Temps de lecture : 2 - 4 minutes
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Contrairement à ce qu’on lit souvent, l’Europe ne doit pas son décollage économique et culturel à la conquête et à l’exploitation du reste du monde. Elle a dominé le monde grâce au développement des libertés dans les domaines scientifique, politique et économique. Plus précisément, c’est l’affirmation progressive des libertés individuelles qui permit de pacifier la vie sociale et d’entraîner à sa suite le développement économique.

 

Bien sûr les libertés modernes ne sont apparues que très progressivement, et souvent avec de fortes résistances. Mais elles proviennent d’une idée chrétienne de la liberté qui s’est développée dans la théologie médiévale de Saint Augustin à Saint Thomas d’Aquin. Quelle est cette idée ? C’est l’idée que la liberté est le moyen par lequel la personne peut s’ordonner elle-même à son bien propre et donc, in fine, à Dieu. C’est l’idée d’autonomie de la personne humaine, créée à l’image de Dieu, dont découle également l’idée d’égalité.

Le libéralisme est souvent perçu comme une doctrine économique, mais ses véritables racines historiques et philosophiques se trouvent dans la Bible et dans la lutte des chrétiens pour la liberté religieuse sous l’empire romain.

 

Ma thèse est que le statut de la liberté dans la Bible a préparé le terrain pour l'émergence des libertés individuelles. Autrement dit, les libertés modernes sont l’aboutissement d’une évolution historique marquée par le christianisme. Mais paradoxalement, cette émergence s’est souvent faite en opposition directe à l’Église qui freinait cette évolution. Car l’idée de liberté n’a pas toujours été comprise dans toutes ses implications politiques et économiques. Tel est le malentendu entre l’Église et la liberté que nous allons tenter de clarifier.

 

L’idée judéo-chrétienne d’humanité

 

Dans l’ère préchrétienne, beaucoup de personnes étaient considérées comme n’étant pas pleinement humaines. L'idée que tous les êtres humains sont créés à l’image de Dieu fut une idée révolutionnaire, inouïe, étrangère à la plupart des civilisations de l'ancien monde. Elle a émergé non pas à Babylone, en Grèce ou à Rome, mais dans une petite contrée du Moyen-Orient, dans une tribu connue à cette époque sous le nom d’Israélites.

 

Les écritures saintes des juifs décrivent un Dieu qui a façonné l'homme et la femme à son image, indépendamment de sa race, de son sexe, ou de son âge. La croissance lente de l’idée de liberté a été possible grâce à ce postulat radical : chaque être humain, homme et femme a été créé à l'image de Dieu et possède de ce fait certains droits inaliénables.

 

Au Moyen-âge, le christianisme a universalisé cette idée que les êtres humains sont tous égaux en dignité. Les hommes ne sont pas égaux au sens où ils seraient identiques, mais au sens où ils sont égaux en liberté et en responsabilité, par le simple fait d’être des personnes humaines douées de raison et de volonté propre.

 

La disparition de l’esclavage en Europe au Moyen-âge

 

L'histoire de la chrétienté est, bien sûr, parsemée d’épisodes tragiques, d'hypocrisie et d’oppression. Les chrétiens n’agissent pas  toujours en conformité avec leur propre système de valeurs. Pourtant, la chrétienté est unique en ce que ses membres imparfaits ont progressivement mis en place les principes d’une résistance contre toutes les formes d’oppressions, y compris l’oppression religieuse elle-même. Le christianisme, en effet, donne aux croyants la capacité de se critiquer eux-mêmes, de critiquer leur comportement et de concevoir de meilleures institutions, plus conformes à l’idée judéo-chrétienne de la personne humaine : créée à l’image de Dieu.

 

Alors que l’esclavage était universel, l’Europe chrétienne s’en est débarrassée. Il fut d’abord remplacé par le servage au cours de la période féodale. Les serfs n’étaient pas libres au sens moderne du mot mais ils jouissaient d’une plus grande liberté que les esclaves, de possibilités d’ascension sociale, et de droits de propriété. Le mot « esclave » commença à disparaître du vocabulaire. Puis le féodalisme déclina au XVème siècle et fut supprimé en Occident au XVIème siècle, bien qu’il persista en Europe de l’Est et du Sud.

 

Après la chute de Rome et la lutte pour le pouvoir au début du VIe siècle, l'empire était en ruines. Plus tard, des écrivains ont parfois dépeint le Moyen-âge comme  « l’âge des ténèbres », où des paysans ignorants étaient manipulés et opprimés par des prêtres superstitieux. Cependant, les historiens ont montré que cette idée est en grande partie fausse.

 

Sans aucun doute certaines périodes comme les invasions barbares dans le Haut Moyen-âge ou la guerre de Cent Ans dans le Bas Moyen-âge, furent des périodes difficiles et tumultueuses, mais les historiens du Moyen-âge sont généralement d'accord pour dire qu’il y eut aussi de grandes périodes d'innovations technologiques et de progrès économiques à partir de la renaissance carolingienne au IXe siècle. On peut citer entre autres : l’assolement triennal, les attelages, la diffusion des moulins, l’industrialisation de la fabrication du papier, la fabrication du verre, l’horlogerie, la polyphonie et la notation musicale, la création des universités, le développement des villes et du commerce.

 

La naissance de l’individu

 

Le christianisme est la première et sans doute la seule religion qui rompt totalement avec le holisme ou le collectivisme. En effet, le christianisme situe l’individu au-dessus du groupe et l’éthique avant le politique. C’est pourquoi l’individualisme est directement associable au christianisme. En effet, le péché, le libre arbitre et par voie de conséquence le salut sont personnels. D'emblée, le christianisme enseigne que le péché est une affaire personnelle, qu'il n'est pas inhérent au groupe, mais que chaque individu doit avoir la responsabilité de son propre salut. Les obligations religieuses ne concernent que les individus, seuls appelés à faire leur salut éternel et non les États, pour lesquels, selon la formule latine, « le salut du peuple est la loi suprême ».

 

Le christianisme ne préconise pas de cité idéale ni de rédemption terrestre collective. L’Évangile propose exclusivement un salut individuel céleste. Dans cette logique, l’État n’a aucun droit sur les âmes et n’est jamais sacralisé. C’est ainsi que les premiers chrétiens sont morts pour avoir refusé de rendre un culte à l’empereur. Préoccupé par le seul salut des âmes, le christianisme a donc permis une séparation des genres, une forme de laïcité libératrice pour l’individu.  C’est ce dualisme que nous allons développer dans le prochain article.

 

 

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Damien Theillier est professeur de philosophie. Il est l’auteur de Culture générale (Editions Pearson, 2009), d'un cours de philosophie en ligne (http://cours-de-philosophie.fr), il préside l’Institut Coppet (www.institutcoppet.org).
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