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L'attaque contre l'épargne

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Extrait des Archives : publié le 09 novembre 2012
5328 mots - Temps de lecture : 13 - 21 minutes
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Dans tous les pays, la sagesse des nations nous a enseigné les vertus de l'épargne et mis en garde contre les funestes conséquences de la prodigalité et du gaspillage. Cette sagesse des vieux proverbes reflète le fond de la morale commune ainsi que les conclusions prudentes issues de l'expérience humaine. Cela n'empêche qu'il y eut toujours des prodigues et des théoriciens pour justifier leur conduite.

 

Les économistes classiques, réfutant les erreurs mensongères de leur temps, nous démontraient que l'épargne, si elle est la plus sage conduite de chaque individu, est aussi la plus sage conduite des nations. Ils prouvaient que l'épargnant raisonnable qui met de côté pour ses besoins futurs, loin de nuire à la société, la sert. Mais aujourd'hui, cette antique vertu, tout autant que les arguments présentés pour sa défense par les économistes classiques, est une fois de plus discutée par des raisonnements qu'on croit nouveaux, tandis qu'on met à la mode la doctrine inverse du gaspillage.

 

Afin d'éclaircir cette question fondamentale, nous ne pouvons faire mieux, me semble-t-il, que de partir de l'exemple classique choisi par Bastiat. Soit deux frères, l'un prodigue et l'autre économe, chacun d'eux ayant hérité d'une somme qui lui donne un revenu de 50 000 dollars par an. Laissons de côté l'impôt sur le revenu, comme aussi la question de savoir si ces deux frères devraient prendre une situation, chacune de ces questions n'ayant rien à voir avec celle qui nous occupe.

 

Alvin donc, l'aîné, est un dépensier extravagant. Il dépense non seulement par tempérament mais par principe. Il s'avère ainsi être le disciple de Rodbertus (pour ne pas monter plus avant dans le passé) qui déclarait au milieu du XIXe siècle que le capitaliste se doit de dépenser son revenu jusqu'au dernier centime en confort et en plaisirs, car s'il économise, les biens s'accumulent et un grand nombre d'ouvriers se trouveront sans travail [1]. On voit donc Alvin dans les boîtes de nuit ; il distribue de somptueux pourboires, il a un train de vie invraisemblable et de nombreux domestiques, il lui faut deux chauffeurs et ne se borne pas à posséder plusieurs autos, il entretient une écurie de course, possède un yacht, voyage, comble sa femme de bracelets de diamants et de fourrures, et distribue des cadeaux sans prix à tous ses amis.

 

Pour mener cette vie, il lui faut mordre sur son capital. Mais qu'importe ? Si l'économie est un péché, l'absence d'économie devient une vertu, et, en tout cas, il compense ainsi le mal fait par les économies de son grigou de frère Benjamin.

 

Inutile d'ajouter qu'Alvin est la coqueluche des dames du vestiaire, des grooms, des garçons de restaurants, des fourreurs, bijoutiers et des maisons de luxe de toutes sortes. On le tient pour un bienfaiteur public. Il est visible pour tous qu'il donne du travail à tous et qu'il dépense son argent de tous côtés.

 

Son frère Benjamin, en revanche, est moins populaire. On le voit rarement chez le bijoutier, chez le fourreur, dans les boîtes de nuit, et il n'appelle pas les garçons par leurs prénoms. Tandis qu'Alvin ne se contente pas de dépenser les 50 000 dollars de son revenu, mais entame chaque année son capital, Benjamin vit beaucoup plus modestement et ne dépense guère que 25 000 dollars. Évidemment, pensent autour de lui ceux qui ne réfléchissent pas au-delà de ce qui leur crève les yeux, il fait travailler autour de lui deux fois moins qu'Alvin, et les 25 000 dollars qu'il ne dépense pas sont aussi inutiles que s'ils n'existaient pas.

 

Pourtant, voyons ce que Benjamin fait de ces dollars. En moyenne, il en consacre 5 000 à des œuvres de charité, y compris les dons à des amis dans le besoin. Les familles aidées de cet argent le dépensent à leur tour, soit en épicerie ou en vêtements ou en loyers. Si bien que cet argent crée autant de travail que si Benjamin l'avait dépensé lui-même. La différence est que plus nombreux sont les gens qui sont ainsi devenus d'heureux consommateurs, et cela a permis à la production de fabriquer plus de marchandises utiles et moins de produits somptuaires ou superflus.

 

Ce dernier point ne manque d'ailleurs pas de faire réfléchir Benjamin. Il se demande parfois s'il agit bien en dépensant ses 25 000 dollars. Car les dépenses incessantes et tapageuses dans lesquelles Alvin se complait, non seulement créent de l'envie et de l'irritation chez ceux qui ont tant de peine à joindre les deux bouts, mais elles augmentent réellement leurs difficultés. Benjamin se rend compte que, à chaque instant, le potentiel de production du pays est remis en question. Et plus il faut en distraire pour fournir des produits de luxe, moins il en reste pour les produits de nécessité indispensables à la vie de tant de gens [2]. Moins il prélève sur le stock des richesses existantes pour lui, plus il en laisse pour les autres. En modérant ses propres dépenses, pense-t-il, il aide à résoudre les problèmes, nés de l'inégalité de répartition de la richesse et des revenus. Sans doute ne faut-il pas pousser à l'extrême cette retenue de la dépense, mais il croit que tous ceux qui possèdent un peu plus que la normale doivent quelque peu la pratiquer.

 

Voyons maintenant, sans plus considérer le point de vue de Benjamin, ce que deviennent les 25 000 dollars qu'il ne dépense pas et qu'il ne donne pas. Il ne les laisse pas s'accumuler dans son portefeuille, dans ses tiroirs ou dans son coffre. Mais, ou bien il les dépose dans une banque de commerce ou bien il les place. Qu'il les dépose dans une banque de commerce ou d'épargne, la banque les prête à court terme à une entreprise pour ses besoins courants, ou bien s'en sert pour acheter des valeurs. En d'autres termes, Benjamin a placé son argent directement ou indirectement. Mais quand on place de l'argent, cet argent est utilisé pour acheter des marchandises de base (immeubles, bureaux, usines, bateaux, camions ou machines). L'un quelconque de ces achats introduit de l'argent dans la circulation et donne autant de travail que si on avait dépensé pareille somme en consommations directes.

 

L'épargne donc, dans notre monde moderne n'est qu'une autre forme de la dépense. La seule différence réside en ce que l'argent est transféré à quelqu'un d'autre qui l'utilise pour créer de nouveaux moyens de production.

 

En ce qui concerne la création d'emplois, il apparaît que les dépenses faites par Benjamin et son épargne donnent autant de travail à la société et mettent autant d'argent en circulation que le fait Alvin par ses seules dépenses, sans épargne. La seule différence est que la façon de dépenser d'Alvin est plus visible aux yeux de tous, tandis qu'il faut consacrer plus d'attention et réfléchir un peu pour admettre que chaque dollar économisé par Benjamin donne autant de travail que chaque dollar lancé à la ronde par Alvin.

 

Douze ans se passent. Alvin est ruiné. On ne l'aperçoit plus dans les boîtes de nuit ni dans les boutiques élégantes, et ceux qui autrefois le portaient aux nues ne parlent plus de lui que comme d'un nigaud. Il écrit à Benjamin des lettres pour lui demander son aide. Et Benjamin, qui continue à épargner et à dépenser dans les mêmes proportions, procure du travail autour de lui plus que jamais, car son revenu, grâce à ses placements, a augmenté. Son capital s'est accru aussi. De plus, grâce à ses placements, la richesse et le revenu national se sont développés, il y a plus d'usines et plus de production qu'auparavant.

 

2

 

Mais cet exemple des deux frères ne peut suffire à dissiper toutes les erreurs de jugement qui se sont répandues pendant toutes ces années récentes au sujet de l'épargne. Il est nécessaire de leur consacrer un peu plus d'attention. Beaucoup d'entre elles proviennent de confusions si élémentaires que cela en est incroyable, surtout lorsqu'on les rencontre chez des écrivains économistes de grande réputation. On se sert du mot épargne par exemple dans deux sens différents : parfois pour signifier la thésaurisation de l'argent, parfois pour dire placement d'argent, et sans préciser dans quel sens on l'emploie, gardant la confusion entre eux.

 

Accumuler de l'argent, billet sur billet, sans raison et sans cause justifiée, et ce sur une large échelle, est nuisible dans presque tous les cas. Mais cette sorte de thésaurisation est extrêmement rare. Quelque chose qui y ressemble, mais doit en être distingué soigneusement, est ce qui se produit après une dépression dans les affaires. On réduit alors et la dépense et le placement. Les clients n'achètent plus. S'ils s'abstiennent ainsi, c'est pour une bonne part qu'ils craignent de perdre leur travail et qu'ils désirent conserver leur argent le plus possible, et s'ils le font, ce n'est pas tant par désir de consommer moins que par prudence : ils veulent faire durer leur pouvoir d'achat sur une longue période au cas où ils perdraient leur emploi.

 

Une autre raison incite les consommateurs à ne pas acheter. Les prix de toutes choses ont baissé et ils escomptent une autre baisse. En remettant leurs achats à un peu plus tard, ils espèrent obtenir davantage pour la même somme. Ils ne veulent pas transformer leur argent en marchandises dont les cours baissent mais préfèrent le garder, puisqu'ils supposent que sa valeur (relative) va augmenter.

 

La même perspective les fait s'abstenir de placer cet argent, ils ont perdu confiance en la rentabilité des affaires, ou du moins ils supposent que s'ils attendent quelques mois ils pourront acheter des actions ou des obligations à un cours meilleur.

 

Nous pouvons nous les représenter, soit comme se refusant à acquérir des marchandises sujettes à une baisse des cours, soit comme désirant conserver une monnaie susceptible de revaluation.

 

C'est jouer sur les mots que de baptiser « épargne » cette abstention momentanée devant l'achat. Cette abstention ne repose pas du tout sur les mêmes raisons que celles sur lesquelles se fonde l'épargne. Et c'est une erreur plus grande encore d'affirmer que cette prétendue « épargne » est la cause des dépressions économiques. Elle en est, au contraire, la conséquence.

 

Il est vrai que ce refus d'acheter peut accentuer et prolonger une crise déjà commencée. Mais ce n'est pas elle qui l'a fait naître. Quand parfois l'État se met à intervenir capricieusement dans les affaires et que l'on ne voit pas très bien où il veut en venir, un malaise se produit. On ne place plus ses bénéfices. Les particuliers comme les entrepreneurs laissent leurs soldes créditeurs s'accumuler dans leur compte en banque. Ils gardent des réserves plus amples contre l'imprévu. Cette retenue du capital peut paraître la cause d'une dépression subséquente des affaires. Il n'en est rien. La cause véritable est l'incertitude qu'on éprouve quant aux intentions du gouvernement. Le gonflement des liquidités des entrepreneurs comme des particuliers n'est guère que l'un des chaînons de toute la chaîne de conséquences qu'entraîne ce malaise économique. Rendre l'épargne excessive responsable de la dépression des affaires, serait comme si on attribuait une baisse sur le prix des pommes non à une récolte abondante, mais au refus des consommateurs de les payer plus cher.

 

Mais dès que l'on se met à tourner en raillerie une coutume ou une institution, n'importe quel argument, même absurde, paraît bon. On nous dit que les industries de biens de consommation sont constituées en vue d'une certaine demande, et que si les gens s'abstiennent d'acheter, ils vont décevoir cette expectative et provoquer une crise. Cette assertion repose sur l'erreur que nous avons déjà vue, et qui consiste à oublier que l'argent économisé sur les biens de consommation est dépensé en biens de capitalisation, et que « économiser » ne veut pas forcément dire qu'un seul dollar soit retiré de l'ensemble des dépenses. Le seul élément de vérité dans cette thèse, c'est que tout changement qui se produit avec soudaineté risque de ne pouvoir se régler. Ce serait une même perturbation si les consommateurs s'abstenaient soudain d'acheter une marchandise en se portant brusquement sur une autre. Et ce serait tout aussi néfaste pour l'ensemble de l'économie si les épargnants orientaient brusquement leurs demandes de biens de capitalisation vers les biens de consommation.

 

On s'attaque encore à l'épargne en disant que c'est tout simplement absurde d'en faire. Et on raille le XIXe siècle pour avoir soi-disant inculqué aux individus une doctrine qui les incite à arrondir sans cesse un gâteau qu'ils ne mangent jamais. C'est là dessiner une image enfantine et bien naïve de l'épargne. On se rendra mieux compte de son mécanisme en brossant un tableau un peu plus précis de ses éléments.

 

Décrivons, par exemple, une nation qui, dans son ensemble, épargne environ 20 % de ce qu'elle produit en un an. Ce chiffre dépasse de beaucoup l'épargne nette qui s'est en effet réalisée aux États-Unis d'après les statistiques officielles [3]. Mais prendre un chiffre rond facilite le raisonnement et donne le bénéfice du doute à tous ceux qui croient que nous avons été des « super-épargnants ».

 

Grâce à cette épargne annuelle et aux investissements qu'elle permet, la production totale annuelle du pays s'accroîtra chaque année. (Pour étudier ce seul phénomène de l'épargne nous ne tenons pas compte pour l'instant des booms, des dépressions ou autres fluctuations qui le compliqueraient). Fixons cet accroissement annuel de la production à 2 1/2 %. (Parlons d'intérêt simple au lieu d'intérêt composé afin de simplifier nos calculs). Nous obtenons le tableau suivant pour une période de 11 années.

 

Année

Production totale

Production des biens de consommation

Production des biens de production (capitaux)

1re

100

80

20 [4]

2e

102,5

82

20,5

3e

105

84

21

4e

107,5

86

21,5

5e

110

88

22

6e

112,5

90

22,5

7e

115

92

23

8e

117,5

94

23,5

9e

120

96

24

10e

122,5

98

24,5

11e

125

100

25

 

Remarquons tout d'abord, en étudiant ce tableau, que le total de la production s'accroît chaque année, et cela grâce à l'épargne, et que sans elle il ne grandirait pas. (On peut très bien supposer que les améliorations et les nouvelles inventions sur les machines ou autres capitaux de production pour une valeur égale à celle des anciens accroîtrait la productivité nationale ; mais cet accroissement ne serait que très modéré, et cet argument en tout cas suppose l'existence préalable d'un capital suffisant pour avoir rendu possible la création de l'équipement). L'épargne a servi, année après année, à multiplier les machines, ou améliorer la valeur de celles qui tournaient déjà, ce qui a multiplié le rendement des biens de la nation tout entière. Le gâteau donc est chaque année de plus en plus gros. (Par quels étranges raisonnements est-on amené à considérer cela comme néfaste). Il est vrai qu'on s'abstient de le manger tout entier chaque année. Mais ce n'est pas une contrainte absurde ou restrictive, car chaque année on consomme un gâteau de plus en plus gros, si bien que, après onze ans écoulés, suivant l'exemple de notre tableau, le gâteau des consommateurs seuls est égal aux deux gâteaux réunis des producteurs et des consommateurs de la première année. Et de plus, le capital industriel et la capacité de production sont eux-mêmes de 25 % plus grands que la première année.

 

Faisons plusieurs autres remarques. Le fait que 20 % du revenu national est retenu chaque année pour l'épargne ne gêne en aucune manière les industries consacrées aux biens de consommation. Si elles ne vendent que les 80 unités qu'elles produisent la première année (et qu'il n'y ait pas de hausse des prix causée par une demande non satisfaite), elles ne seront pas assez sottes pour établir leurs plans de production comme si elles devaient vendre 100 unités la deuxième année. Les industries de biens de consommation, en d'autres termes, sont déjà réglées sur l'hypothèse que le taux d'épargne va se maintenir comme avant. Seule une épargne accrue et inattendue bouleverserait leurs projets et leur laisserait des produits invendus.

 

Le même bouleversement, nous l'avons déjà remarqué, atteindrait les industries des biens de capitalisation si l'on s'abstenait soudain et en masse de placer des capitaux. Si l'argent réservé antérieurement à ces placements était tout d'un coup utilisé à l'achat de biens de consommation, cela ne multiplierait pas les emplois, mais causerait une hausse des prix des biens de consommation et une baisse sur les biens de capitalisation. Le premier résultat que ce changement aurait dans l'économie générale serait un déplacement forcé de la main-d'œuvre et une constraction momentanée de l'emploi, par suite de l'effet produit sur les industries des biens de production. Et sa conséquence plus lointaine serait une chute de la production au-dessous du niveau qu'elle aurait atteint sans cela.

 

3

 

Nous n'en avons pas fini avec les ennemis de l'épargne. Ils commencent par faire une distinction, assez juste d'ailleurs, entre l'épargne et le placement. Mais ensuite ils en parlent comme si ces deux notions pouvaient varier chacune séparément et comme si ce n'était que par accident qu'elles puissent parfois être égales entre elles. Et ils vous en font une menaçante peinture. D'un côté on voit les épargnants continuant à mettre leur argent de côté, stupidement, sans aucun but ; de l'autre on nous montre toutes les possibilités de placement qui ne peuvent absorber cette épargne. Il ne peut en résulter, bien sûr, qu'un marasme lamentable. Il n'y a plus qu'une solution, déclarent-ils, le Gouvernement doit mettre la main sur ces épargnes stupides et malfaisantes et les utiliser d'une manière quelconque, même si ce n'est qu'à creuser des fossés inutiles ou ériger des pyramides pour venir à bout de cet argent et fournir du travail à la main-d'œuvre.

 

Tout est si invraisemblablement faux dans ce tableau et dans cette « solution » que nous ne pouvons signaler qu'une partie des erreurs qui les composent. L'épargne ne peut excéder les placements que pour les sommes effectivement thésaurisées en espèces [5]. Il y a bien peu de gens, de nos jours, dans un pays industriel moderne comme les États-Unis pour conserver des pièces de monnaie ou des billets dans leur bas de laine ou sous des matelas. Dans la faible mesure où cela peut arriver, cela a déjà exercé ses effets sur les affaires et sur le niveau des prix. Parfois même ces effets ne se cumulent pas. La déthésaurisation se produit quand les avares entasseurs viennent à mourir et que leurs trésors sont découverts et dépensés, et cela compense, probablement, la thésaurisation nouvelle. En fait, les sommes que tout cela représente sont vraisemblablement insignifiantes dans leurs effets sur l'activité des affaires.

 

Si l'on place son argent dans les caisses d'épargne ou dans les banques commerciales, celles-ci, nous l'avons vu, sont désireuses de le prêter et de l'investir aussitôt. Elles ne peuvent se permettre de conserver des fonds inactifs. La seule raison qui incitera les gens à augmenter leur encaisse liquide, ou les banques à garder des fonds inactifs et à en perdre l'intérêt, c'est, nous l'avons vu, la peur que les prix des marchandises ne subissent une baisse prochaine, ou la crainte des banques de courir un risque trop grand avec leur capital. Mais cela n'arrive que si déjà sont apparus les signes avant-coureurs d'une crise, et ce sont eux qui provoquent la thésaurisation et non pas celle-ci qui amène la crise.

 

A part donc cette thésaurisation négligeable (et même celle-ci pouvant être regardée comme un placement direct en monnaie), l'épargne et le placement sont amenés à se trouver en équilibre de la même manière que le sont l'offre et la demande d'un marchand quelconque. Car nous pouvons définir l'épargne et le placement comme étant respectivement l'offre et la demande d'un capital nouveau. Et de le même manière que l'offre et la demande de n'importe quelle marchandise sont égalisées par le prix, de même l'offre et la demande de capitaux le sont par le taux de l'intérêt. Le taux de l'intérêt n'est que le nom spécial donné au prix du capital emprunté. C'est un prix comme un autre.

 

Toute cette question a été si terriblement embrouillée toutes ces années-ci par des sophismes compliqués et par les politiques successives des gouvernements qui se fondaient sur eux, que l'on pourrait presque désespérer de revenir au bon sens et à la raison dans ce domaine. On a comme une phobie maladive des taux d'intérêt un peu élevés. On vous démontre que si les taux en sont trop hauts l'industrie n'aura aucune raison d'emprunter et d'investir ses capitaux dans de nouvelles usines et installations de nouvelles machines. Cet argument a tant frappé le public que les gouvernements, dans les dernières décennies, ont poursuivi par des moyens artificiels la politique de la monnaie bon marché. Mais en ce qui concerne la demande accrue de capitaux, cet argument néglige les conséquences d'une telle politique sur l'offre de capitaux. C'est là un exemple de plus de cette erreur qui consiste à ne voir l'effet d'une politique que sur un groupe et d'oublier de considérer les autres groupes qu'elle peut affecter.

 

Si l'on maintenant le taux l'intérêt trop bas par rapport aux risques encourus, les capitaux ne seront plus ni épargnés ni prêtés.

 

Ceux qui prônent l'argent bon marché croient que l'épargne se fait automatiquement, qu'elle reste insensible au taux de l'intérêt qu'on lui offre, parce que le riche rassasié ne peut rien faire d'autre de son argent. Ils ne prennent pas la peine de nous dire à quel niveau de son revenu se fixe un minimum d'épargne sans égard au taux de l'intérêt ou au risque que comportent les prêts possibles.

 

C'est un fait que, quoique le volume de l'épargne du riche soit sans aucun doute proportionnellement moins affecté par les variations du taux de l'intérêt que ne l'est celui de l'homme simplement aisé, en réalité, l'épargne de chacun de nous est à quelque degré fonction de ce taux de l'intérêt. Soutenir, par exemple, en se servant d'une argumentation poussée à l'extrême, que le volume des épargnes réelles ne serait pas réduit si l'on diminuait fortement le taux de l'intérêt, c'est comme si l'on affirmait que la production totale de sucre ne diminuerait pas si l'on en baissait considérablement le prix, et que les producteurs les plus efficients, ceux qui produisent au moindre coût, en fourniraient tout autant qu'avant. Cet argument ne tient pas compte de l'épargnant marginal, et même en vérité il néglige la grande majorité des épargnants.

 

En maintenant le taux de l'intérêt artificiellement bas, on obtient le même résultat que lorsqu'on maintient n'importe quel prix au-dessous du cours normal du marché. La demande augmente et l'offre baisse. La demande de capital augmente et l'offre de capital existant baisse. La rareté apparaît et le libre jeu économique est faussé. Il est exact qu'une réduction artificielle du taux de l'intérêt encourage l'accroissement des emprunts. Cela tend à multiplier les entreprises fortement spéculatives, qui ne peuvent se maintenir que dans les conditions artificielles qui leur ont donné naissance. En ce qui concerne l'offre, la réduction artificielle du taux de l'intérêt décourage l'économie et la saine épargne. Elle entraîne à une raréfaction relative du capital réel.

 

On peut évidemment maintenir l'argent à un taux artificiellement bas par des injections continuelles de crédit ou de monnaie pour suppléer à l'épargne réelle. Cela peut donner l'illusion qu'il y a plus de capitaux, de la même manière que l'on croira avoir plus de lait si l'on y ajoute de l'eau. Mais c'est une politique d'inflation continue qui accumule de nombreux dangers, et une crise éclatera pour peu que la tendance inflationniste se retourne ou simplement s'arrête, ou même si elle continue, mais à cadence ralentie.

 

[Il reste à dire qu'alors que si de nouvelles injections de devises ou de crédits bancaires peuvent dans un premier temps, et temporairement, réduire les taux d'intérêt, la continuation de cette pratique conduit en fait à faire monter les taux d'intérêt. Il en est ainsi parce que de nouvelles injections de monnaie tendent à diminuer le pouvoir d'achat de la monnaie. Les prêteurs finissent par comprendre que la monnaie qu'ils prêtent aujourd'hui vaudra moins dans un an, disons, quand on la leur remboursera. Par conséquent, ils ajoutent au taux d'intérêt normal une prime destinée à compenser cette perte attendue du pouvoir d'achat de leur monnaie. Cette prime peut être élevée, selon l'ampleur de l'inflation attendue. Ainsi, le taux d'intérêt annuel de bons du Trésor britannique est monté à 14 % en 1976 ; les bons émis par le gouvernement italien rapportaient 16 % en 1977 ; et le taux d'escompte de la banque centrale du Chili grimpa à 75 % en 1974 (Édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).]

 

Si bien que, en bref, une politique de monnaie bon marché peut apporter dans les affaires des fluctuations plus violentes que celles qu'elle se propose de calmer ou d'empêcher. Si l'on ne se mêle pas de vouloir influer sur le taux de l'argent par une politique d'inflation, les épargnes accrues créent leur propre demande par le moyen naturel de la baisse des taux d'intérêt. L'offre plus grande d'épargne cherchant à se placer oblige les épargnants à accepter des taux plus bas. Mais ces taux mêmes permettent à un plus grand nombre d'entreprises d'emprunter, parce que le profit escompté par elles, grâce aux nouvelles installations et aux machines neuves qu'elles achèteront avec ces avances, l'emportera vraisemblablement sur la somme qu'elles ont à payer pour l'emprunt.

 

4

 

Nous arrivons maintenant à la dernière idée fausse au sujet de l'épargne que je voudrais étudier. On affirme souvent qu'il y a des limites au-dessus desquelles on ne peut placer de nouveaux capitaux, ou même que ces limites sont déjà atteintes. Il est déjà difficile d'admettre que des ignorants puissent croire une telle chose, mais que dire lorsqu'un économiste averti l'admet également ? Presque toute la richesse du monde moderne, ce qui la distingue presque entièrement du monde pré-industriel du XVIIe siècle, est faite de capital investi. Ce capital est constitué en partie par beaucoup de choses qu'on ferait mieux d'appeler des biens durables de consommation, tels que autos, frigidaires, mobiliers, écoles, collèges, églises, bibliothèques, hôpitaux et surtout les maisons particulières d'habitation. Jamais, depuis que le monde existe, il n'y a eu pléthore de tout cela. Et, depuis la deuxième guerre mondiale qui en a tant détruit, et a tant empêché d'en construire, nous en avons un manque invraisemblable. Et même si nous n'avions assez d'immeubles et de maisons, simplement en quantité, on peut affirmer qu'il n'y a pas de limite possible ou désirée à l'amélioration en qualité de ces maisons, sauf dans les meilleures d'entre elles.

 

Le second aspect sous lequel se présente le capital est ce que nous pouvons appeler le capital proprement dit. Ce sont, par exemple, les instruments de production, depuis la cognée la plus primitive, le couteau ou la charrue jusqu'à la machine la plus perfectionnée, le générateur électrique le plus puissant, ou le cyclotron ou l'usine la plus merveilleusement équipée. Là encore, en quantité et surtout en qualité, l'expansion possible et désirable est sans limite. Il n'y aura pas de capital « en excédent » tant que le pays le plus arriéré ne sera pas aussi bien techniquement équipé que le plus avancé, tant que l'usine la plus retardataire aux États-Unis ne sera pas dotée de l'installation de l'usine la plus perfectionnée, et jusqu'à ce que les instruments de production ne pourront plus aller au-delà de leur propre perfectionnement, atteignant le point où l'esprit humain ne pourrait aller plus haut. Tant que l'une de ces conditions ne sera pas remplie, il subsistera une possibilité indéfinie d'appel à des capitaux neufs.

 

Mais comment ce capital nouveau peu-il être « absorbé » , Comment peut-on le rémunérer ? Si on le met de côté et qu'on l'épargne, il s'absorbe de lui-même et se paye lui-même. Car les producteurs investissent leur épargne en nouveaux biens de production, c'est-à-dire qu'ils achètent des outillages nouveaux, meilleurs et plus perfectionnés parce que ces instruments nouveaux réduisent leur coût de production. Ou bien ils fabriquent des objets que le travail humain réduit à ses propres forces ne pourrait fabriquer (et ceci comprend presque tous les biens qui nous entourent, tels que les livres, les machines à écrire, les autos, les locomotives, les ponts suspendus) ; ou bien ils accroissent en d'énormes proportions les quantités de ces biens qui peuvent être produits, ou encore (et ce n'est que dire la même chose sous une autre forme) ils réduisent le coût de production à l'unité. Et comme il n'y a pratiquement aucune limite à la réduction du coût unitaire de production — jusqu'à ce que tout puisse être produit pour rien — il n'y a également aucune limite à l'étendue d'un nouveau capital qui pourrait être ainsi absorbé.

 

La réduction continue du coût unitaire de production, grâce à l'emploi de capitaux nouveaux, entraîne l'une ou l'autre des conséquences suivantes, ou les deux. Cela réduit les prix des marchandises pour le consommateur, et cela augmente le salaire du travailleur qui emploie les machines nouvelles, car cela accroît la productivité de son travail. Si bien qu'une machine nouvelle profite à la fois à celui qui s'en sert directement et à la grande famille des consommateurs. Et en ce qui concerne ces derniers, on peut dire, soit qu'elles leur fournissent davantage de produits et qui sont de meilleure qualité pour la même dépense ou, ce qui revient au même, qu'elles augmentent leurs revenus réels. En ce qui concerne les travailleurs qui utilisent ces machines nouvelles, elles augmentent leur salaire réel doublement, puisqu'elles augmentent aussi leur salaire en espèces. On ne peut trouver meilleur exemple que l'industrie automobile. L'industrie américaine de l'automobile paie les salaires les plus élevés au monde, et compte parmi celles qui donnent les salaires les plus élevés en Amérique. Et pourtant les fabricants américains de voitures peuvent vendre à plus bas prix que tous les autres au monde, parce que leur coût de production à l'unité est plus bas. Et le secret de ce fait est dû à ce que le capital utilisé pour fabriquer les voitures automobiles est plus grand par ouvrier et par voiture que partout ailleurs dans le monde.

 

Et pourtant il se trouve des gens pour croire que nous sommes au bout de ce progrès [6], et d'autres pour croire que, même si ce n'est pas vrai, le monde est forcé de continuer à épargner et ajouter sans cesse à son capital.

 

Il me semble qu'il n'est pas difficile de décider, après cette analyse, de quel côté se trouve la folie.

 

Notes

 

[1] Karl Rodbertus, La Surproduction et les Crises, 1850 (Éd. Angl. p. 51).

 

[2] Hartley Withers, Pauvreté et gaspillage (1914).

 

[3] Historiquement, 20 % représenteraient à peu près le montant brut de la portion du produit national consacré chaque année à la formation du capital. Mais quand on en déduit les prélèvements faits sur le capital en vue de la consommation, alors le pourcentage net des épargnes se ramène à 12 % environ du revenu national. (George Terborgh, The Bogey of Economic Maturity, 1945). [En 1977, l'investissement intérieur privé brut était estimé officiellement à 16 % du produit national brut (Ajout de l'édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).]

 

[4] On suppose, évidemment, que la formation des épargnes et des placements se faisait déjà selon ce même taux.

 

[5] La plupart des divergences qui séparent les économistes sur les diverses thèses exposées à ce sujet proviennent de différences dans les définitions. On peut définir épargne et placements comme étant rigoureusement identiques ; il en résulte nécessairement qu'ils seront égaux. Pour ma part, j'ai choisi de définir les épargnes en terme de monnaie et les placements en termes de biens réels. Cela correspond, en gros, à l'usage courant lequel, cependant, n'est pas toujours très logique.

 

[6] Pour une réfutation statistique de cette erreur, voir George Terborgh : The Bogey of Economic Maturity, 1945. [Les partisans de la thèse de la « stagnation » réfutée par le Dr. Terborgh ont été remplacés par les émules de Galbraith, qui prêchent une doctrine similaire. (Ajout de l'édition de 1979, traduit par Hervé de Quengo).]

 

Remerciements : Hervé de Quengo, et traduction par Mme Gaëtan Pirou

 

 

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Henry Hazlitt (28 novembre 1894 - 8 juillet 1993) est un philosophe, essayiste, et journaliste libertarien américain. Journaliste au Wall Street Journal, à Newsweek et au New York Times, il s'est fait connaître grâce à son livre L'Économie en une leçon (en), un ouvrage de vulgarisation sur les principes de l'économie de marché, basé sur Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas de Frédéric Bastiat. Auteur prolifique, il est aussi l'auteur d'une œuvre majeure sur l'éthique, The Foundations of Morality.
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